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L'avenir de la profession

Hors de la technologie, point de salut!

Monsier le bâtonnier,

La tendance lourde créée par l'avènement de la technologie moderne incite les plus futés d'entre nous à façonner leur pratique sur le clavier de l'informatique et ses dérivés. Place au nouveau SAVOIR-FAIRE. Adoptons le scénario «Singapour». Voilà proclamé haut et fort le «fin du fin» du rapport du Comité sur l'Avenir de la profession, approuvé à l'unanimité le 26 juin 1996 par le Conseil général du Barreau du Québec.

Le rapport de 128 pages, publié pour diffusion en octobre 1996, propose rien de moins que le virage cybernétique, tous azimuts, condition nécessaire à la survie des principaux fournisseurs de services juridiques -- les avocats.

Pour atteindre l'objectif de QUALITÉ TOTALE, il faut s'équiper d'une infrastructure-logistique que seuls peuvent se payer les grands bureaux. Les avocats solos et les cabinets intermédiaires (35 à 60 avocats) sont voués, sauf exception, à connaître, à plus ou moins brève échéance, des difficultés sérieuses et à faire face soit à l'exclusion, soit à la disparition. C'est presque la célébration, par anticipation, de la victoire des survivants. C'est l'apologie du contingentement par la force des nouvelles lois du marché. À l'heure de l'internationalisation des marchés économiques, on sonne le glas des artisans sur le marché des services juridiques. Longueuil et Laval sont, à toutes fins pratiques, rayées de la carte. On croirait entendre un nouveau cri de ralliement, sur un air d'antan bien connu: «avocats-entrepreneurs de la terre du Québec, unissez-vous».

L'axe majeur de la réforme, c'est le changement. Les nouvelles méthodes de travail devraient s'arrimer sur les nouveaux moyens techniques sophistiqués qui comblent les besoins de compétence accrue, à la fine pointe de la science, du nouveau savoir. On articule des nouvelles façons de faire sur la puissance insoupçonnée et récemment apprivoisée du cerveau électronique qui emmagasine et fournit toute l'information nécessaire au dispensateur des services. Libéré des contraintes ingrates d'exécution, le professionnel pourra vaquer plus librement à ses devoirs de conseil et ainsi donner au produit fini une valeur ajoutée. Quel monde idéal!

Et si tout cela était aussi simple, aussi éthéré... Ceci voudrait dire que tous les actes juridiques, posés par des avocats, seraient des actes physiques, quantifiables, feraient partie d'un système clos, fermé, robotisé, sans âme, non sujet à l'erreur, non soumis au principe d'incertitude, non variable en fonction de subjectivisme, de normalisation, de computérisation, de rationalisation. Primauté à l'artefact qui assurera l'avenir de la profession et de ses membres. Avons-nous le droit d'en douter? Que nous enseigne l'expérience des faits?

... Mais la réalité est plus complexe, plus prosaïque.

En s'appuyant sur un amalgame de données sélectives, puisées à même certaines expériences américaines et canadiennes, répertoriées durant les années 1990 à 1995, le rapport préconise une théorie-prophétie comme une panacée à tous les maux existants et un elixir pour des lendemains meilleurs. Cette vision unidimensionnelle occulte une partie importante de la réalité que vivent au quotidien nos concitoyens et nos confrères dont les relations distantes et floues vibrent au diapason d'un contexte rébarbatif, en perpétuelle mutation et pas toujours au profit d'un destin meilleur, ni pour les uns ni pour les autres.

Les clients sont en grève

Nos concitoyens ont de moins en moins les MOYENS de défrayer le coût des services d'un avocat. La classe moyenne et les PME sont victimes des atermoiements d'une économie en mal de se trouver un nouvel élan, de nouvelles assises. Les contribuables suffoquent sous le poids insoutenable des charges fiscales imposées par
l'État. Le lot des exclus augmente sans cesse. Sur tous les fronts: chômage, création d'emploi, démographie, investissement, etc., le Québec ne supporte pas avantageusement la comparaison. Situation à la dérive, à vau-l'eau.

De plus, le système de justice ne répond pas ou plus aux BESOINS des justiciables. C'est un truisme de dire que la confiance en nos institutions a été minée, que le doute a supplanté les certitudes idéologiques, que la post-modernité est en voie de s'installer. Le rapport des études de Me Roderick MacDonald -- Study Paper on Prospects for Civil Justice -- soumis en 1995, à Ontario Law Reform Commission et le rapport préparé par le Barreau Canadien -- Systems of Justice Task Force Report -- publié en août 1996, témoignent de la prise de conscience aiguë de l'aversion de la société envers le système judiciaire et des tentatives honnêtes pour trouver des remèdes appropriés.

L'écart se fait grandissant entre les MOYENS amenuisés des justiciables et leurs besoins insatisfaits de justice. Dans un tel contexte, les clients «magasinent» auprès des fournisseurs pour un prix meilleur marché à qualité égale. Parallèlement, avant de rendre des services, les avocats doivent vendre l'idée aux consommateurs éventuels d'acheter leurs produits. Le sort des uns dépend inexorablement de l'attitude des autres.

À l'ère post-moderne, les méthodes alternatives ont sans cesse augmenté leur part de marché et attiré de nouveaux adhérents à de nouvelles façons de faire, de penser, d'agir. Il est temps de reconnaître et d'apprivoiser ce nouvel état de fait. La santé n'est plus le fief unique de la médecine, la spiritualité n'est plus la chasse gardée de l'Église, la justice n'est plus l'apanage exclusif des Hommes de loi. Entre le narcissisme et le nihilisme, la société atomisée se cherche un nouveau point d'équilibre ancré sur des nouvelles valeurs: autonomisation, réalisation de soi, écologie, démocratisation des institutions...

Ces brefs commentaires, inspirés d'une réflexion sur les contingences de la pratique, vous sont soumis, Monsieur le bâtonnier, comme un cri d'alarme parmi d'autres. Un cri solo dans le fatras de papiers déposés dans la boîte à suggestions. Et j'en sais bien d'autres, et de bien plus beaux, qui sont de «purs sanglots».

Cri de ralliement... Cri d'alarme... Crise des fondements?

Jacques Marquis, avocat

 

 
 

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