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Colloque de l'Association plaidoyer-victimes

La victime au coeur des préoccupations

Guylaine Boucher, avocate


Victimisation, harcèlement, intervention, droit des victimes. Ils étaient plus de trois cents personnes de toute provenance, les 7 et 8 novembre derniers à Montréal, pour discuter de ces sujets dans le cadre du colloque Victimes d'actes criminels: de l'impuissance vers l'autonomie, organisé par l'Association québécoise plaidoyer-victimes.

Les femmes, les communautés culturelles et les aînés ont été notamment au nombre des sphères explorées au cours de la dernière journée de colloque. Ainsi dans son atelier La dévictimisation des femmes de l'impuissance au pouvoir, Dominique Bilodeau, travailleuse sociale, consultante en dévictimisation,
notamment auprès du Regroupement des maisons d'hébergement pour femmes violentées du Québec, a-t-elle abordé de front les concepts de victimisation de la femme. «On a toujours l'image de la femme violentée comme victime, explique Dominique Bilodeau. Or, affirme-t-elle, la victimisation touche tout le monde. Il faut élargir le débat.»

Partant de ce constat, Mme Bilodeau a, à partir d'un mode d'intervention concret, tenté de répondre à la question suivante: Est-ce qu'il y a quelque chose de sociale qui fait des femmes des victimes? Abordant franchement les anciens modes d'intervention, où, dit-elle, «on faisait des beaux speech sans obtenir les résultats escomptés», elle a avancé l'importance de construire une intervention basée sur la perception que les femmes ont de leur propre situation plutôt que sur «des affirmations toutes faites du genre: il ne perd pas le contrôle, il le prend, personne n'a le droit de te faire subir ça, etc.» Au-delà des cycles et des discours traditionnels, et de plus en plus connus, de la violence comme de la victimisation, elle a rappelé qu'il ne peut pas y avoir de changement véritable sans partir de soi.

La violence au travail

Un point de vue que Frema Engel, travailleuse sociale et directrice de Engel et associés, n'est pas sans partager. C'est à tout le moins ce que son atelier La violence au travail: quand l'agresseur est l'employeur ou un collègue a laissé transparaître. En compagnie de Nathalie Guertin, avocate pour le Groupe d'aide et d'information sur le harcèlement sexuel au travail de la province de Québec, d'entrée de jeu, Mme Engel a établi le constat que « l'on ne peut pas demander à un patron de régler la violence si on ne la règle pas d'abord nous-
mêmes. Une étude américaine menée auprès de 6000 individus a démontré que un travailleur sur quatre a été harcelé, menacé ou victime d'une attaque physique en milieu de travail. De ce nombre, pour un million qui ont subi une attaque physique, 16 millions ont été victimes de harcèlement. Pourtant, avance Mme Engel, «des démarches ont souvent été faites pour contrer la violence physique et pas pour le harcèlement.» Raison? Le contexte économique, répond sans hésiter Frema Engel. «Avec le contexte économique difficile, l'entreprise pense d'abord à survivre. Elle va à l'essentiel.» Pourtant, rappelle-t-elle, les impacts sont majeurs: anxiété, perte d'estime de soi, absentéisme, démission, sans compter l'impact indirect sur la famille et les proches où souvent le problème en viendra à prendre toute la place. Si les impacts sont bien connus, un certain nombre de raisons peuvent aussi être mises en lumière, selon Mme Engel. Ainsi, la culture organisationnelle, la déresponsabilisation des employés, le désir de pouvoir, mais surtout, la tolérance, peuvent expliquer l'entrée de la violence dans un milieu de travail. Reste à le reconnaître, affirme Mme Engel.

En institution aussi...

Si les milieux de travail sont propices à la violence, les institutions aussi n'y échappent pas. Qui n'a pas entendu un jour ou l'autre une histoire d'horreur, en provenance d'un centre hospitalier ou d'hébergement au Québec? Une erreur de parcours, croyons-nous alors. Rien de plus faux, estiment Johanne Ravenda et Hélène Rumak de Handicap-Vie-Dignité dans l'atelier sur Les outils et les modes d'intervention auprès des aînés victimisés. Avec maints exemples, Hélène Rumak a expliqué que la méconnaissance de la violence dans ces milieux s'explique surtout parce que l'on croit justement ça impossible. «On se dit qu'ils sont professionnels, qu'ils connaissent ça, explique-t-elle. Qu'ils sont là pour le bien.» Avec le support de quatre autres intervenants dont Marie Beaulieu, professeure à l'Université du Québec à Rimouski, de Pierre Bohémier, travailleur social, de Maxime Lithwick, chercheure, ainsi que de Daphé Nahmiash de l'Université McGill, Mmes Ravenda et Rumak ont dressé le portrait de la situation de la violence faite aux personnes âgées ou handicapées. Dans des propos percutants, Mme Rumak a expliqué «qu'à force de travailler en institution, on ne voit plus les gens comme des humains, mais comme des corps.» Faisant un parallèle avec la violence conjugale, Mme Rumak a finalement expliqué la violence par le fait que «les gens en viennent à intégrer les valeurs du milieu, à s'en convaincre. Ils connaissent tous les répliques du genre: tu n'es pas seul ici et se les servent eux-mêmes.» Et les solutions? Pour Hélène Rumak, les moyens de contrôler ces abus existent déjà. Il suffit, explique-t-elle, «d'appliquer la Loi 120 sur la santé et les services sociaux et tout ira bien.»

Coupable ou non coupable?

Le doute souvent rencontré sur la violence en milieu institutionnel, rejoint un autre sujet abordé lors du colloque: celui du professionnel agresseur. Ils sont instruits, éduqués, occupent de belles fonctions, rien à voir avec l'image de l'agresseur véhiculé partout dans les médias. En fait, ils sont tellement crédibles qu'il est devenu difficile de faire reconnaître leur culpabilité en cas de délit. C'est à l'ensemble de cette problématique que l'atelier L'abus par les professionnels: une réalité s'est attaqué. Via l'histoire de Josée Allaire, une plaignante, le psychologue Michel Campbell, le substitut du procureur général Josée Grandchamps et Dominique Pineault, avocate, ont démontré et reconnu qu'il est difficile d'établir la preuve dans une telle situation.

Quand, en plus, comme Naïma Bendriss, on provient d'une communauté culturelle, la lutte est longue. C'est à tout le moins ce qu'elle a raconté dans l'atelier La victimisation: le point de vue des communautés culturelles. Engagée dans une procédure de divorce avec son ex-conjoint violent, Naïma Bendriss avoue avoir perdu toutes ses illusions sur le système de justice canadien. «L'image que j'avais du Canada était celle d'un pays démocratique. Je voyais partout des affiches qui parlaient de la violence conjugale qui la dénonçaient. J'étais confiante. Malheureusement, je me suis rapidement rendu compte que je ne me battais pas seulement pour défendre mon fils, mais aussi pour mon identité.» Encadrée de Rosemay Eustache, sociologue, de Bilkis Vissandjée, professeure à l'Université du Québec à Montréal et de Zuleikah Yukkef, antropologue, Mme Bendriss a raconté comment elle avait eu le sentiment que les jeux étaient faits. «J'ai senti beaucoup de parti pris de la cour en faveur de mon mari. J'étais triplement handicapée. Je n'étais pas une professionnelle, j'étais arabe et musulmane. Ça été préjugé sur préjugé.»

Si le caractère ethnique entourant Naïma Bendriss est venu, selon elle, brouiller les cartes, reste que les droits des accusés versus celui des victimes font toujours couler beaucoup d'encre. C'est d'ailleurs à cette question que le procureur chef-adjoint de la ville de Montréal, André Perreault et Pierre Poupart, avocat de la défense, se sont intéressés dans le cadre de l'atelier Les droits de l'accusé versus les droits de la victime: lesquels sacrifier ? Depuis le Sommet de la justice en février 1992 et les volontés énoncées alors quant au traitement réservé aux victimes, bien de l'eau a coulé sous les ponts. Si les principes avancés étaient fort louables, de l'avis de André Perreault, la réalité est malheureusement toute autre. «Le système est embourbé. On a un appareil dans lequel il faut malheureusement faire des choix et c'est souvent déchirant.»

Télé-témoignage, écran de protection, interdiction de contact avec la victime, autant de mécanismes proposés mais qui se perdent dans les dédales administratifs, d'autant qu'une seule équipe roulante existe pour tout le Québec pour la réalisation des télé-témoignages. «Quand on parle de droit des victimes, on est toujours un peu sur les dents, affirme André Perreault. On essaie souvent de se justifier, mais il faut aussi reconnaître qu'on fait parfois fausse route. Ce n'est pas en noyant le poisson qu'on va faire avancer les choses.».