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C'est ainsi qu'à l'origine, à l'époque où Christophe Colomb cherchait une autoroute pour les Indes, le mot «bureau» ne désignait alors que le tapis de table de grosse étoffe de laine brune, le tapis de bure posé sur le pupitre. Bureau serait donc né tapis, puis transformé en meuble puis en pièce où est installée la table de travail avec les meubles indispensables. Bureau aurait continué sa croissance en devenant un lieu de travail comme dans les
«bureaux du Barreau du Québec sont sis à Montréal». Bureau, de chose qu'il était à sa naissance, se serait personnifié pour désigner plus tard «les membres d'une assemblée» élus par leurs collègues pour diriger les travaux comme le président ou le secrétaire de bureau. Certains mots fort en demande jadis ont perdu de leur fougue et de leur popularité. On ne fait plus appel à eux que de temps en temps un peu comme dans «les vieux» de la chanson de Jacques Brel qui ne sortent plus et qui ne voyagent plus que de la fenêtre au lit puis du lit au lit. Les mots chapeliers et chapellerie étaient fort portés dans la conservation des dames et des damoiseaux à l'époque où on se gantait et se couvrait le chef. Ainsi en était-il du mot chaperon qui aurait été inventé vers les années 1690 pour désigner une personne généralement d'âge certain qui accompagne par souci des convenances une jeune fille ou un jeune homme.
Les mots tombent de vieillesse, tombent en désuétude. D'autres naissent et croissent. Ce n'est certes pas dans les salons du premier maire de Montréal, Jacques Viger, qu'on aurait entendu parler de CÉGEP, de sonothèque, d'environnementaliste, de décomplexer, de pétrodollar ou encore de stérilet.
Des mots à odeur de sacristie
Au Québec, il fut un temps où les mots comportaient des odeurs d'encens et de sacristie parce que les gens baignaient dans un environnement religio-clérical. C'était au temps des crinolines et des dentelles, c'était au temps où Montréal Montréalaissait, c'était au temps du chapelet en famille à la radio tous les soirs à six heures quarante cinq. Il me souvient alors d'un ami-écolier, gardien de but au hockey, qui à six heures quarante quatre précises, en hiver, se ruait depuis la patinoire en face de chez lui, jambières de gardien de but aux jambes, patins de gardien de but aux pieds et bâton de gardien de but aux mains, sur le plancher de la cuisine familiale pour un quart d'heure durant réciter avec Monseigneur Léger son chapelet de famille puis retourner prestement sur la glace et compléter sa partie avec la bénédiction de ses parents. Il me souvient aussi à cette même époque du père d'un autre ami, durant le même chapelet en famille depuis son salon qui, tous les soirs, s'adressait directement au cardinal Léger suite aux commentaires pieux et par trop élaborés du prélat entre les dizaines d'Ave Maria: «C'est trop long, monseigneur, c'est trop long...»
À cette époque des crinolines et du chapelet, les frères et les soeurs et les pères qui nous enseignaient nous répétaient que jamais il ne fallait jurer mais dire la vérité, que jamais il ne fallait jurer en utilisant des jurons invoquant et évoquant toutes sortes d'objets et d'attributs catholiques. En dépit de ces admonestations cléricales, de multiples vases du culte se retrouvaient dans la conversation courante des âmes pécheresses que nous étions. Le serment qu'on prononçait «sarment» comportait alors dans cet environnement une connotation fort religieuse.
Serment et blasphème
Le mot serment qui provient du mot latin sacramentum possède une noble et longue histoire. Ce mot coiffe le plus ancien document de la langue française quand en l'an 842, Charles le Chauve et Louis le Germanique prononcent le serment de Strasbourg contre Lothaire. En 1606, Jean Nicot, dans le Thrésor de la langue française, premier dictionnaire de la langue de Juliette Binoche définit le serment comme: «le juron qui se fait pour affirmer quelque propos qu'on tient et en estre crue... mais usurpé illégitimement mesme s'il regarde l'honneur et le respect de Dieu s'appelle Blasphème.» Dans ce même Thrésor, Nicot mentionne que «les advocats et procureurs font tous les ans le serment à la Cour le lendemain de la Saint-Martin». Si on a l'heur de laisser tomber un accent aigu sur sacrement on aura alors un sens nouveau un peu familier et moins monacal comme dans l'expression: «les Canadiens ont sacrement eu raison d'embaucher un nouvel entraîneur.»
Le serment, c'était à une époque encore récente «l'affirmation solennelle, orale ou écrite par laquelle une personne, en invoquant un objet sacré atteste la véracité d'une déclaration ou s'engage à se comporter d'une certaine manière.» Le terme «serment» qui à l'origine désignait exclusivement une affirmation solennelle faite en invoquant un objet sacré, a été étendu dans l'usage moderne à toute affirmation solennelle. La formule généralement utilisée pour prêter serment est «je jure ou je le jure». D'autre part, il ne pas employer le mot «affidavit» mais l'expression «déclaration sous serment».
Autrefois, le serment était donc un acte religieux par nature. En raison du principe de liberté de conscience, la formule «Vous jurez et promettez devant Dieu et les hommes...» a été laicisée. Aujourd'hui, le serment est laïc mais il demeure néanmoins solennel. Ainsi faut-il que la personne soit debout et découverte, lève la main droite et dise: «Je le jure» après avoir entendu la lecture de la formule prescrite par la loi.
Serrement sous la tonnelle
Faut-il se demander si le serment des Horaces, celui de Strasbourg, celui du jeu de Paume en 1789, celui d'Hippocrate que prononce encore tout nouveau disciple d'Esculape est religieux ou laïc? Chose assurée, il y a eu un serrement certain à travers les siècles dans la compréhension du serment qui s'est retrécie à partir d'un environnement embrassant ciel et terre, prenant à témoin et Dieu et les hommes pour se limiter maintenant aux dimensions de la terre des hommes. Le «sarment» des vignobles quant à lui n'a pas à travers les mêmes âges connu de serrement semblable au serment, continuant à travers vents et saisons de désigner le rameau de la vigne lorsqu'il est aoûté. Quel doux serrement de coeur que ce mot aoûté peut provoquer à des jouvenceaux qui se font en juillet des serments sous la tonnelle couverte de sarments en pensant aux vendanges prochaines de leur amour ultra-éternel!
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