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Dans Petit Prince de Saint-Exupéry, le Renard explique que pour se connaître, pour devenir des amis, il faut d'abord s'apprivoiser. C'est ainsi que jour après jour, le Renard permet au Petit Prince de venir s'asseoir de plus en plus près de lui dans le but de trouver la bonne distance entre eux deux.
L'auteur du livre Piano Solo, livre consacré à Glenn Gould, distingue entre la solitude et l'esseulement. La solitude, c'est quand l'autre nous manque. L'esseulement, c'est quand on se manque à soi-même. Parlant de ce livre, le psychanaliste Bernard Golse écrit que Glenn Gould a trouvé la juste distance entre l'esseulement et la solitude et que sa musique parle de cet écart avec tellement de rigueur, de simplicité et de beauté.
Faut-il conclure que pour s'apprivoiser et vivre harmonieusement avec soi-même et avec les autres, on doive apprendre à s'asseoir à la bonne distance entre l'esseulement et la solitude? Serait-ce ainsi qu'il faille affronter le temps qui s'enfonce et l'espace qui fuit en faisant appel au silence juste des mots simples et beaux?
Les historiens et les météorologues peuvent bien proclamer le contraire mais ce n'est point le temps qui passe. Le temps demeure et dure comme le changement qui lui aussi est constant et perdure. Ce sont les jardiniers du cimetière de la Côte-des-Neiges qui nous chantent, en effeuillant le chrysanthème de temps en temps sans changement, que c'est nous qui passons et fuyons.
Avancer vers le passé
Ces propos sur le temps et le changement me remontent, à temps et contre temps, ces derniers temps, par les souvenirs de cet été-là de changement qui est passé comme un vent de jouvence, il y a de cela trente ans, lors de l'Exposition universelle de Montréal. Ces propos sont aussi alimentés par un rapport préparé, il y a soixante ans, pour le deuxième Congrès de la langue française tenu à Québec en juin 1937, intitulé «Le français au prétoire». Ce rapport faisant état d'une brochure de 1890, titrée «Fautes à corriger», dresse un bilan de la condition de la langue des membres du Barreau et des juges en 1937 au regard des fautes relevées à la fin du dix-neuvième siècle.
L'auteur de ce rapport de 1937, le juge Surveyer, constate que la langue juridique
«souffre du fait que, sous le régime français, il n'y avait pas d'avocats, et que le Conseil Supérieur n'était pas ce que nos lois appellent un « tribunal judiciaire», mais plutôt un conseil de «prud'hommes à juridiction étendue». Il ajoute que malgré l'Acte de Québec de 1774, lord Dorchester est arrivé avec des instructions qui sont à la base de nos lois sur la procédure et que nos premiers juges et nos premiers avocats sont venus surtout d'Angleterre.
Un oeil sur la langue
Une main sur la brochure de 1890 et l'autre oreille sur la langue que nous parlons, juges et membres du Barreau, après plus d'un siècle, pouvons-nous, sans doute raisonnable, conclure que notre langue juridique s'est sérieusement élevée dans l'échelle ou qu'elle vit encore dans un état d'esseulement et de solitude empêchant de nous mieux comprendre et apprivoiser?
Dans ce rapport de 1937, on fait mention du juge Louis Jetté alors juge en chef de la Cour d'Appel interrompant un avocat qui parlait de la «Cour intérieure» en disant:
«Vous voulez dire le tribunal de première instance?» Sont-elles donc toutes trépassées, aujourd'hui, ces Cour intérieures ou en serait-il resté quelques-unes aux étages supérieures?
Le huis-clos de l'huissier
Il y a un siècle, on disait et écrivait huissier comme si l'h était aspirée: le huissier, du huissier, au huissier... L'auteur de 1890 continuait: «Inutile de dire que l'h n'est pas aspirée et qu'il faut écrire et prononcer l'huissier, de l'huissier, à l'huissier ». Serait-ce possible que tard en après-midi, parfois, encore de nos jours, on entende parler subrepticement, tout bas, de rapport du huissier?
Il arrive souvent des problèmes dans les salles d'opérations des hôpitaux. Il existait et continue d'exister dans les salles d'audience de nos tribunaux certains problèmes avec le terme « opération». Il faudrait comme on nous en admonestait, il y a de cela plus de cent années, cesser de dire que la loi, le règlement, l'entreprise, le chemin de fer, la banque, la mine, sont en opération. «En opération» ne serait français dans aucun cas: la loi est en vigueur, l'entreprise travaille, la banque commence ses opérations, la mine est exploitée, le chemin de fer roule, fut-ce cahin-caha voir clopin-clopant.
Réputation de boîte de nuit
On laisse répéter sans se lasser que «bonne réputation vaut bien mieux que ceinturon doré». Il n'en demeure pas moins qu'un juge bien famé, une avocate fameuse a toujours tort de demander à un témoin de quelle réputation jouissent les parties ou leurs parents. Au cas où la réputation serait mauvaise, il appert que le mot jouir ne pourrait ni de loin de ni de moins loin entrer dans la réponse du témoin car quelque jouisseur que fût ce témoin il ne peut, lui comme les autres parties ou parents, jouir d'une mauvaise réputation. Il appert que ce juge et cette avocate jouiraient d'une meilleure réputation en demandant par exemple: «Arthur jouit-il d'une bonne réputation?» ou bien: «Quelle est la réputation de Léo?»
Parlant de «il appert», causons d'apparoir. Dix ans avant l'an mil neuf cent, l'auteur des fautes à corriger écrivait que le verbe apparoir ne s'emploie qu'à l'infinitif et à la troisième personne de l'indicatif présent comme dans «il appert». Ce même auteur récitait comme exemples: «Il fera apparoir de son droit; il appert par un jugement; il appert sur votre certificat de naissance». Les dictionnaires ne donneraient pas les expressions: «Ainsi qu'il appert à l'acte, au contrat», comme il appert que nous continuions à le proclamer, juges et avocats contre vents et marées de vive-eau.
La plupart ont une boîte crânienne pendant que d'autres jouissent d'une boîte aux lettres à leur boîte de nuit. La plupart entrant dans une salle d'audience, encore de nos jours, y cherchent goulûment la boîte aux témoins, d'autres, avidement la boîte aux accusés, certains, même, la boîte aux coupables. Force est de conclure que la barre demeure encore élevée avant que, spontanément, membres du Barreau et magistrats, nous parlions de barre dans une salle d'audience en toute sobriété.
Objection contre ce solécisme
Les objections, parfois fumantes, fusent encore de plus belle devant les tribunaux, comme elles fusaient, fumantes au temps d'antan. Plusieurs avocats, sans l'admettre se rendent coupables de solécisme au cours de l'interrogatoire d'un témoin. Le dictionnaire me confie candidement que ce terme «solécisme» provient de Soles, colonie grecque de Cicile où l'on parlait très mal le grec. Peut-être dirait-on aujourd'hui, parler le grec, comme un vache, l'espagnol et non comme une vache espagnole.
Quand on entend: «Je m'objecte», il y aurait là un solécisme qui fuserait. Cette expression n'aurait même pas l'excuse d'être un anglicisme. Elle serait née un matin de brume du croisement de deux expressions françaises: «J'objecte» et «Je m'oppose». Il serait si facile à un avocat de s'écrier, comme le suggère un récent bulletin de l'ASUL: «Je m'oppose, Madame la Juge», ou suivant le contexte: «Je m'inscris en faux contre cet argument», «Je proteste, Monsieur le Juge». Même mal carré sur son siège, entre la solitude et l'esseulement, aucun juge ne saurait formuler d'objection contre cette opposition, cette protestation du moins quant à sa formulation.
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