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Des intérêts antagonistes à ceux des populations africaines

L'influence franco-américaine en Afrique

Lucie Desjardins, avocate

Une lutte d'influence entre la France et les États-Unis s'exerce sur le continent africain, celle-là même qui s'est cristallisée dans les médias autour de l'élection du 17e secrétaire général des Nations-Unies, le ghanéen Kofi Annan. Dans ce contexte, l'Axe-Québec-Canada-Afrique s'est interrogé, sur les intérêts que représentait l'Afrique pour la France et les États-Unis et, concurremment, si ces intérêts étaient antagonistes à ceux des populations africaines. La réflexion a été nourrie par les conférenciers invités: Hélène Hassoun, docteure en droit international public et sciences politiques et spécialiste des organisations non gouvernementales humanitaires, Azeb Wolde-Giorghis, journaliste à Radio-Canada, Jooneed Khan, journaliste à La Presse et Aziz S. Fall, politicologue, coordonnateur du groupe de recherche et d'initiative pour la libération de l'Afrique.

Warren Christopher, ex-secrétaire d'État des États-Unis, a dit que l'Afrique n'était plus une chasse gardée pour la France ou l'Europe et, au surplus, indiquait la volonté des États-Unis à investir dans ce continent. Les États-Unis prétendent vouloir encourager le libre marché, l'économie et la démocratie. Ils veulent faire des affaires avec le Zaïre, pays très riche en gisements de toutes sortes, tels que le cobalt, l'or, le cuivre, les diamants. Pour Jooneed Khan, cela s'intitule «L'Afrique et le mirage américain» et souligne que Bill Clinton entend imposer, au sommet du G-7, son initiative visant à étendre le néolibéralisme à l'Afrique et à intégrer ce continent à la mondialisation affairiste: «On s'apprête à décider de nouveau du sort de l'Afrique à la place des Africains».

D'ailleurs, des leaders noirs du Congrès américain ainsi que des organisations religieuses et laïques engagées dans le développement international ont exprimé le désir qu'il faille «consulter les Africains de tous les secteurs et non seulement les officiels avant de prendre des décisions politiques qui vont affecter les nations africaines, sinon le sommet de Denver va répéter les erreurs du Congrès de Berlin de 1884-85 quand les puissances européennes de l'époque ont dépecé l'Afrique. (...) Si l'Afrique doit être à l'ordre du jour, l'Afrique doit être à la table. Or, précise Jooneed Khan, l'Afrique n'est pas à l'ordre du jour, elle est au menu.»

La carte de visite pour l'américanisation de l'Afrique qui, d'ailleurs s'oppose au paternalisme français, est présentée comme une libéralisation et un salut plutôt que comme un piège de rechange, souligne le journaliste Khan. Au surplus, un certain discours prétend que l'idéalisme américain combat la décadence française en Afrique. Or, indique Jooneed Khan, moins de dix ans après la fin de la guerre froide, «L'empire américain a enterré les espoirs de démocratisation africaine, nés de l'éclatement du carcan Est-Ouest. (...) Le FPR, mené par des militaires formés et armés par les États-Unis, ont imposé la guerre civile au Rwanda au moment même où le régime Habyarimana était pressé de toute part pour ouvrir l'espace politique. Résultat: une guerre dont les vainqueurs semblent avoir
triomphé sans tuer personne et dont les vaincus ont été jugés et condamnés dans les médias au génocide.»

Toutefois, les intentions réelles des États-Unis, quant à l'Afrique, sont illustrées par les prévisions budgétaires de Clinton pour l'exercice financier de 1998, débutant en octobre prochain. Les chiffres présentés par le journaliste Khan sont à l'effet, qu'outre une demande de 700 millions $ pour le fond de développement africain et 14 millions $ pour la fondation africaine de développement, Clinton prévoit 35 millions $ pour la justice et la démocratie dont 10 millions $ pour organiser des élections en Angola, 10 millions $ pour les réfugiés, 32 millions $ pour la coopération militaire dont cinq millions $ pour son projet de force africaine de réaction aux crises, cinq millions $ pour armer l'Ouganda, l'Éthiopie et l'Érythrée contre le Soudan et huit millions $ pour le programme d'entraînement militaire en Afrique et aux États-Unis.

Pour sa part, Azeb Wolde-Giorghis, envoyée spéciale dans la région des Grands-Lacs, parle du sentiment anti-français très palpable au Rwanda et au Zaïre. Ce sentiment est indissociable de
«l'Opération Turquoise», estime-t-elle, laquelle devait être humanitaire et qui s'est avérée militaire. La France a subi un certain discrédit au Rwanda et elle a été accusée d'armer les anciennes milices, les extrémistes, ceux qui étaient responsables du génocide. Ce sentiment anti-français s'est manifesté à plusieurs occasions, entre autres, lors de la crise rwandaise en 1996, où la France a fait des pressions pour que l'on vienne en aide au flot de réfugiés dans l'est du Zaïre. En écho à cette demande, le vice-président et ministre de la Défense a dit: «Il n'est pas question d'avoir un seul Français ici, on connaît les Français, on ne veut pas les Français ici. C'est certainement un prétexte pour venir en aide à Mobutu ou pour empêcher l'avancée des troupes de Kabila». Au surplus, le passé colonial a laissé des empreintes et la France est perçue comme celle qui a maintenu des dictatures en Afrique pendant longtemps.

Un faux problème

Du point de vue africain, la rivalité franco-américaine est un faux problème. La société pour le développement international réunie à Kinshasa, en juin dernier, a indiqué que c'est d'abord aux Africains de déterminer démocratiquement des choix de développement qui mettent la croissance au service de la promotion des populations.

Dans ce sens, le conférencier Aziz Fall croit que la survie de l'Afrique «...pour ce qui lui reste de souveraineté» passe par la mise en lumière du rôle de la France et des États-Unis. Malgré le déclin amorcé de la France au niveau de ces opérations traditionnelles, Aziz Fall estime qu'elle est la puissance la plus active sur le continent. La politique africaine de la France représente un tremplin de rayonnement comme grande puissance, affirme-t-il.

Quant à l'Amérique, bien qu'elle n'ait pas de passé colonial, elle est présente en Afrique et s'emploie à y contrer l'influence soviétique. Comme le fait remarquer Aziz Fall, les États-Unis, depuis au moins une décennie, ont déployé des efforts pour hypothéquer tout changement progressiste en neutralisant les réformes nationalistes radicales afin d'avoir des gouvernements de coalition ou des régimes dont l'objectif commun se bornerait à chercher l'intégration dans l'économie néolibérale. Concurremment, ils ont soutenu la stratégie des institutions de Bretton-Woods et alimenté, tout en le contrant, certains courants de l'islamisme intégriste.

Aziz Fall est convaincu qu'il faille faire par les Africains eux-mêmes, la gestion de leurs conflits puisque la nature du système mondial fait de l'Afrique un continent marginalisé sur certain plan et convoité au niveau géostratégique, sans compter la ruée vers l'appropriation des matières premières. Il s'agit seulement de se référer aux secrets de l'histoire où les richesses du continent africain et leur exploitation ont largement contribué à faire la fortune de l'Europe, comme nous l'a rappelé la conférencière Hélène Hassoun.

En ce sens, Aziz Fall dénonce le fait que les forces internationales stationnées en Afrique ne peuvent pas supporter l'idée d'une forme d'interposition qui viendrait contrecarrer le bradage au niveau minier et géostratégique des matières premières africaines.

Conséquemment, il croit en une force d'interposition africaine puisque la présence française ou américaine - sans exclure d'autres puissances en terme de conflit - n'est au fond qu'un frein à l'édification d'une société africaine plus juste. Cette force d'interposition proposée prend l'habit d'Africa Pax et son rôle premier serait d'assurer la fin des hostilités et l'établissement d'un climat permettant un débat national ainsi que la reconstruction. Cette force africaine assurerait une collaboration transparente avec le système des Nations-Unies et un rôle de maintien de la paix, de prévention et de gestion des conflits, accompagnée d'un volet militaire et d'un autre civil.

Par ailleurs, cette force d'interposition contribuera à assurer l'indépendance du système judiciaire, législatif et exécutif ainsi que leur reconstruction. De plus, Africa Pax vise à participer à un tribunal pénal interafricain pour juger les crimes de génocides, de tortures, de viols, d'exactions et contribuer à la protection des témoins. Ces quelques moyens présentés parmi une liste exhaustive de mesures et non moins intéressantes, seraient financés, entre autres, par la cotisation des États membres, par une forme de taxe telle la participation des firmes multinationales qui opèrent dans les pays où elles touchent leurs bénéfices. De plus, la participation de certaines élites africaines ainsi qu'un système d'imposition des «marchands de canons», ceux-là mêmes qui alimentent les conflits, seraient mise à contribution.

Pour conclure, Aziz Fall se demande si les termes du nouvel ordre mondial sont bien à l'image que se donnent les grandes puissances, soit celle de venir en aide au continent africain? «Mais ce que l'on voit, c'est plutôt deux personnes qui se battent sur la berge pour aller sauver une tierce qui est en train de se noyer.»

 

 
 

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