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La rentrée judiciaire à Québec

Plaidoyer pour l'avenir

Vincent Gingras

NDLR: Discours prononcé par M. le bâtonnier Vincent Gingras lors de la cérémonie officielle de la Rentrée du Barreau de Québec.

À la veille du IIIe millénaire, les avocats et les avocates n'échappent pas aux difficultés d'adaptation d'une profession qui doit composer avec un mode en profonde mutation. Même si c'est presqu'un lieu commun de le dire, les transformations technologiques et économiques qui modifient déjà, jour après jour, nos modes de vie annoncent une révolution sans précédent dans la façon de faire et de penser notre pratique.

L'éclatement des valeurs, le virage technologique et la mondialisation de l'économie, pour ne nommer qu'eux, moduleront en profondeur la pratique de chacun et chacune d'entre nous.

Quelles sont les conséquences les plus évidentes de ces bouleversements? La profession telle qu'on la connaît aujourd'hui, est-elle en voie de disparition? Nos champs de pratique seront-ils vastes ou plus restreints? Quels rôles devrons-nous jouer pour contribuer encore au mieux-être de la société?

Certes, la pratique du droit n'a plus le prestige que tous lui reconnaissaient dans les années 50 et 60, ni l'effervescence des années 70 et 80. Notre époque est plutôt faite de questionnements et de remise en question que de certitudes faciles. L'avocat et l'avocate d'aujourd'hui est inquiet. L'avenir semble incertain. Notre situation est comparable à celle d'un navire qui avance dans le brouillard.

Pourtant, nous devons avoir confiance. Notre profession est plus que millénaire. Nous avons traversé plus d'une époque et rencontré plus d'une difficulté. Nous avons toujours su naviguer avec succès sur les flots mouvementés du temps parce qu'une société ne pourrait survivre à l'absence de règles de droit. Le fait de répondre à un besoin fondamental, notre volonté de nous donner des règles toujours plus efficaces pour soutenir nos concitoyens et d'accepter d'adapter notre pratique en fonction de l'évolution de la société sont les meilleures garanties de notre avenir.

Pour bien comprendre où nous nous trouvons aujourd'hui, il n'est pas inutile de regarder un peu le passé. Dans les plus anciennes civilisations, le droit est né de la religion. Déjà, certaines personnes reconnues pour leur vertu, leur sens de l'équité et l'éloquence de leurs paroles, aidaient les citoyens à se défendre en leur prodiguant des conseils ou en leur portant assistance devant la justice.

À Athènes, chaque citoyen pouvait plaider lui-même sa cause en apprenant par coeur un plaidoyer écrit par un homme de métier, appelé logographe.

Dans la Rome antique, les avocats étaient des hommes compétents, des parents ou des amis à qui l'on faisait appel pour assurer sa défense.

En France, au Moyen-Âge, l'avocat vivait un quasi-sacerdoce portant la toge du lever jusqu'au coucher. Il se devait d'être une probité à toute épreuve et vivait à l'écart de la société.

À travers le temps, la pratique du droit a toujours été réglementée. L'empereur Claude de Rome établit un maximum d'honoraires que pouvaient recevoir les avocats. Les rois de France, tour à tour, imposèrent le serment des avocats en 1274, des conditions d'admission à la profession en 1354, en plus de créer en 1446 l'obligation de clarté et brièveté de parole et d'interdire en 1453 la profération des injures.

Ces réglementations ne sont pas étrangères à un problème d'image qui a toujours existé. Louis XIV interdit de pratique les avocats en Nouvelle-France puisque, paraît-il, ils étaient trop chicaniers. Les révolutionnaires français abolirent le Barreau en 1790, qui ne fût réinstitué qu'en 1810 par Napoléon. Et ce n'est qu'en 1849, après un long combat, qu'on autorisa au Québec l'incorporation d'un Barreau.

L'histoire est donc faite de changements et de difficultés. C'est le pendule du temps en perpétuel mouvement.

Comme les avocats d'hier, nous avons nos défis qui nous sont propres. Dans les prochaines années, nous devrons nous adapter rapidement aux transformations qui se présentent à vive allure. Il y a urgence à agir.

Dans les années 40, il suffisait d'un simple téléphone, d'une machine à écrire et d'une bibliothèque de quelques livres pour pratiquer. Aujourd'hui, cela n'est plus aussi simple.

L'évolution technologique modifie de plus en plus la pratique. Si la télévision a multiplié l'information par 10, l'ordinateur l'a multipliée par 100 et les réseaux d'information comme Internet la multiplient par 1000. Il y aura de plus en plus d'informations et de lois qu'il faudra nécessairement gérer.

Depuis l'avènement de l'imprimerie, Internet est l'invention qui, prévient-on, influencera le plus l'humanité entière. Ne nous leurrons pas, Internet n'est pas une mode passagère, mais bien le vecteur d'une révolution qui ne fait que débuter. L'accélération de la diffusion de l'information a déjà des incidences très importantes sur notre quotidien.

On peut déjà, par courrier électronique, transférer en quelques secondes seulement des documents de centaines de pages aussi bien à un collègue d'un autre pays qu'à un recherchiste à son bureau. Aujourd'hui, les portables, ces petits ordinateurs de forte capacité, permettent d'emmagasiner une quantité incroyable d'information. Tous les dossiers d'un avocat, ses notes personnelles, sa facturation, son agenda et ses numéros de téléphone peuvent facilement être contenus dans une valise minuscule. Ceci permet une mobilité de travail remarquable. On peut ainsi travailler dans le train, en avion, à l'hôtel, tout est permis. L'on peut également dactylographier par simple reconnaissance de la voix et utiliser des logiciels de communication qui font appel à la vidéo. Un simple cédérom permet de contenir plus de 3 000 jugements intégraux avec moteur de recherche.

Nos structures de cabinets seront donc plus souples et nos salles de cour ne seront plus jamais les mêmes. On pourra plaider à distance, et suivre des cours de perfectionnement dans son cabinet. On pourra travailler à distance comme le font déjà de grands cabinets de comptables de Québec et de Toronto, ainsi que de grandes entreprises.

Notre futur est prometteur. Le siècle qui vient sera celui de l'information et de la connaissance. Nous assistons au transfert d'une économie basée sur les ressources naturelles à celle basée sur les industries du cerveau où l'avocat et l'avocate de demain seront des courtiers en information.

Si la multiplication de l'information et l'abondance de lois feront des avocats et des avocates les interprètes par excellence du droit, nous devrons apprendre de plus en plus à avoir la capacité d'informer les gens, de faire circuler l'information plutôt que de la contrôler.

Devant les défis qui s'annoncent, nous ne pouvons plus nous permettre d'être immobiles. Nous avons le devoir d'être ouverts d'esprit, d'être créatifs et pro-actifs. Si nous voulons être concurrentiels dans la société de demain, c'est aujourd'hui-même que nous devons façonner notre futur. N'ayons pas peur du changement et des défis qu'il impose. Puisque tout bouge rapidement, nos mentalités sont vouées à être en perpétuelle mouvance.

À travers le temps, la pratique s'est modulée. Mais que l'on soit de la Rome Antique, du Moyen-Âge ou du XXIe siècle, une chose demeure: l'aspect humain de la profession.

Nous vivons dans des sociétés complexes où les citoyens doivent prendre en compte une multitude de lois et de règlements. De plus en plus souvent, ils doivent même se conformer à la législation et à la réglementation de pays étrangers. Dans ce contexte, le rôle de l'avocat et de l'avocate est encore plus important. Le citoyen cherchera toujours à être conseillé ou représenté par quelqu'un avec qui il peut établir un lien de confiance. Le citoyen exigera toujours avoir un service de qualité à des coûts raisonnables. C'est donc à nous à faire les efforts aujourd'hui afin de relever ces défis. C'est à nous aujourd'hui de développer et de maintenir ce lien de confiance avec le public.

Ainsi, en étant humains et généreux, en étant compétents et ouverts aux nouvelles technologies, nous serons et deviendrons les professionnels du droit du XXIe siècle. Nous avons tous les outils nécessaires entre nos mains.

Vincent Gingras,
bâtonnier de Québec

 

 
 

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