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Les avocats ne pratiquent plus comme autrefois

Plusieurs changements sont survenus

Éric Dufresne, avocat

Depuis une cinquantaine d'années, le monde juridique a subi plusieurs transformations d'importance, transformations qui sont toujours allées en s'accélérant. Parmi celles-ci, quatre ont eu un impact radical sur la pratique de la profession: la complexité toujours accrue des dossiers, le développement accéléré de la technologie utilisée au travail, la spécialisation poussée de la profession et la nécessité pour les cabinets de faire la mise en marché de leurs services.

Complexité des dossiers

Plusieurs facteurs expliquent que les dossiers juridiques sont nettement plus complexes aujourd'hui que par le passé. Tout d'abord, comme le souligne le Rapport du Barreau sur l'avenir de la profession1, entre 1944 et 1985, plus de 60 lois d'intérêt public ont en moyenne été sanctionnées annuellement au Québec, Et la tendance semble s'être maintenue par la suite... sans parler des règlements. Résultat: «dans certains aspects de leur pratique, les avocats agissent aujourd'hui moins comme des juristes que comme des conseillers ou des intermédiaires», constate Me Paul-André Mathieu, de chez Mathieu & Associés. «Le nombre de lois est de nos jours tellement grand que nous ne pouvons avoir qu'une connaissance très sommaire de la plupart d'entre elles. Il faut cependant pouvoir indiquer à son client que d'autres facettes du droit peuvent s'appliquer dans son dossier et quel juriste il devrait consulter.»

La complexité des lois promulguées est également en cause. «Dans mon domaine de pratique, les lois sont plus complexes que par le passé. Elles sont toujours plus volumineuses», note Me André Gauthier, avocat chez Mc Carthy Tétrault et spécialiste du droit fiscal. «Par ailleurs, à l'heure actuelle, il y a continuellement des projets d'amendements en attente. Certains de ces amendements ont des effets rétroactifs. Cela complique particulièrement les choses. Il y a 25-30 ans, des projets d'amendements, on en voyait un ou deux par année. C'était tout !»

Par ailleurs, les procès sont devenus beaucoup plus longs. Pourquoi? Plus «procéduraux» qu'autrefois, ils requièrent souvent une préparation de plusieurs mois. Sans compter que les interventions hors cour et le recours à des experts sont beaucoup plus fréquents aujourd'hui. Pour certains observateurs, le système judiciaire a fait montre de trop de complaisance ou de laxisme. Selon un avocat canadien, Me Donald Gillis, nombre d'interventions hors cour n'auraient pour but que de faire reporter des causes2.

La complexité des dossiers et la longueur des procès ont eu, entre autres, comme conséquences d'amener les coûts de la justice au-dessus des moyens financiers de beaucoup d'individus, de ternir encore davantage l'image des disciples de Thémis à qui on reproche, à tort ou à raison, ces coûts, et enfin de favoriser grandement la concurrence des non-avocats. De toutes les transformations que le monde juridique a subies, ce sont celles qui ont certainement eu les conséquences les plus négatives.

Changements technologiques

Dans les années 40, tout ce qu'il fallait pour pratiquer le droit c'était un téléphone, une machine à écrire et une bibliothèque comprenant un nombre limité d'ouvrages. De nos jours, un cabinet de modeste taille qui veut être compétitif doit avoir accès rapidement à un très grand nombre d'ouvrages et de documents. Il doit aussi détenir une multitude d'appareils: des télécopieurs, des répondeurs téléphoniques ou des boîtes vocales, des calculatrices... en plus de posséder des ordinateurs performants contenant des traitements de textes, des banques de données, des systèmes informatiques de gestion (documentaire, du temps, de comptabilité et de facturation) et divers autres logiciels. Enfin, il apparaît de plus en plus essentiel de travailler à partir d'Internet.

Ces transformations technologiques, principalement en informatique, n'ont pas permis aux avocats d'engranger des gains de productivité significatifs jusqu'à ce jour. Tel qu'en fait état le Rapport sur l'avenir de la profession, les changements de ce type ne sont efficaces que s'ils sont bien maîtrisés et que s'ils permettent l'implantation de méthodes de gestion et de travail plus performants. C'est un processus qui prend du temps3.

Spécialisation

La multiplication et la complexité toujours accrues des lois et règlements, de même que l'éclosion de nouvelles pratiques du droit ont poussé une quantité toujours plus grande d'avocats à se spécialiser. Les avocats généralistes, qui étaient majoritaires avant les années 70, sont aujourd'hui minoritaires dans la profession.

«Autrefois, un avocat devait connaître son Code civil et quelques lois pour pouvoir pratiquer et donner des conseils juridiques sûrs à ses clients», rappelle Me Mathieu, spécialisé dans le domaine de la franchise. «De nos jours, l'abondance des lois fait que de plus en plus d'avocats doivent se spécialiser, voire se surspécialiser. Par exemple, en droit du travail, plusieurs de mes collègue sont vraiment très spécialisés. Certains ne traitent que de questions concernant la Commission de la Santé et de la Sécurité au Travail (CSST) alors que d'autres ne s'occupent que de conventions collectives...»

Dans les années 50, 60 et 70, certaines pratiques du droit ont considérablement augmenté en volume et de nouveaux types de droit sont apparus: planification successorale, droit du travail, droit fiscal, contrats de construction, responsabilité professionnelle, droit de la consommation, droit d'auteur, droit des autochtones... Idem dans les années 80 et 90 avec la protection intellectuelle des logiciels, le droit de l'environnement, le droit international, le droit bancaire, le droit des communications, les contrats de transfert de technologie... Face à l'émergence continuelle de nouveaux types de droit, comment ne pas en conclure, ajoute Me Mathieu, que «les juristes purs, les généralistes, seront peu nombreux dans l'avenir.»

Mise en marché

Avant les années 90, rares étaient les avocats qui faisaient beaucoup de prospection auprès de clients, en dehors des rainmakers. La relation avec les clients se limitait à un lunch ou à une partie de golf. Les avocats obtenaient habituellement de nouveaux clients grâce au bouche à oreille ou aux contacts.

Ce temps semble révolu. En raison de la forte concurrence et du mauvais état de l'économie, les grands cabinets ont maintenant recours aux techniques promotionnelles propres au monde des affaires. Le marketing a fait une entrée remarquée dans les grands cabinets du Québec au début de la décennie; certains d'entre eux ont même embauché des spécialistes du marketing.

Les stratégies de mise en marché seront de plus en plus omniprésentes dans le monde du droit. Les cabinets de petite et moyenne taille devront s'y mettre, si cela n'est déjà fait. À l'avenir, une partie du travail des avocats devra être axée sur la recherche et le développement de leurs clientèles. Malheureusement, tous les avocats qui sont doués pour la vente.

En 1991, le Barreau levait les restrictions imposées à ses membres concernant la publicité. Cela a eu pour effet que la présence des cabinets d'avocats sur le marché publicitaire est nettement plus grande aujourd'hui qu'elle ne l'était auparavant.

Mais quels en furent les bénéfices? «Les efforts publicitaires des bureaux d'avocats ont obtenu des résultats mitigés», juge Me André Gauthier. «Du moins, pour nous, ce ne fut pas très efficace ni très rentable: nos annonces dans les journaux ne nous ont pas amené beaucoup de clients.»

Doit-on en conclure que la publicité n'a que peu à offrir aux avocats? «Non, il ne faut pas tirer de conclusion hâtive», répond M. Hubert Sacy de Communications Bleu Blanc Rouge. «Depuis 1994, notre organisation s'occupe de faire de la publicité pour le Barreau. Nos campagnes publicitaires ont obtenu de très bons résultats, à ce qu'on a pu en juger. Pour ce qui est du cabinet Mc Carthy Tétrault, je ne peux pas me prononcer car je sais pas ce qu'ils ont fait comme publicité. Mais je peux dire qu'on ne peut juger de l'inutilité de la publicité pour un groupe du seul fait que certaines campagnes publicitaires n'ont eu que peu d'effets. Bien des facteurs font qu'une publicité marche ou ne marche pas: sa qualité, la pertinence de son message, la détermination du groupe cible visé, le choix du média qui la véhicule, le nombre de fois où elle apparaît, l'argent qu'on y consacre, etc. Des publicités de bureaux d'avocats, il y en a pas mal au Québec actuellement et elles se font concurrence. Une partie d'entre elles se neutralisent. Si elles n'attirent pas de nouveaux clients, au moins, en assurant une certaine visibilité au cabinet qui la fait paraître, permettent-elles de ne pas en perdre».

«Les cabinets d'avocats doivent comprendre qu'ils sont encore novices dans le domaine de la mise en marché », ajoute M. Sacy. «Cela prend du temps avant d'y devenir efficace et que les efforts de marketing portent leurs fruits.»

Selon un auteur américain, James McRae4, les changements qui ont ébranlé le monde juridique au cours des derniers 10 ans ont été, et de loin, plus drastiques que ceux qu'il a subis dans toutes les décennies antérieures. À ce qu'on a pu constater, ils n'ont pas été tous bien assimilés par les avocats et peu de solutions ont encore été apportées afin de pallier à certaines de leurs conséquences les plus négatives. Or, les changements auxquels les professionnels du droit seront confrontés au cours de la prochaine décade (à lire dans notre prochain numéro) devraient être, à son avis, encore plus dramatiques... au point d'en être cataclysmiques. Rien en apparence pour rassurer.

Rabeau, Yves. L'incidence économique d'une modification de la tarification des mandats de l'aide juridique en matière criminelle. Étude préparée pour le comité de la pratique privée du Barreau du Québec, mai 1995, p.37. Cette étude est citée dans le Rapport sur l'avenir de la profession.

«The practice of law : 1946-1993», Donald M. Gillis, University of New Brunswick Law Journal, vol. 43, 1994, p.42.

Un sondage, inclut dans ce rapport du Barreau, révèle que les ordinateurs en milieu juridique sont généralement confinés à la production de textes, leurs autres capacités étant peu mises à profit.

«The law firm of the future», James W. Mc Rae, Law Practice Management, octobre 1996, p.20.

 

 
 

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