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BEAUX MOTS DITS

Le coeur de Ronsard et les beautés de sa langue

Jacques R. Roy, j.c.q.

Durant bonne conduite. Ce sont-là, les bornes de l'étendue, le terme du mandat confié par l'État à certaines personnes. C'est ainsi que les juges sont nommés «durant bonne conduite». Cela ne signifie point pour autant qu'un juge soit nécessairement homme jusqu'à ce que mort s'en suive.

Durant bon plaisir. Pour certaines nominations de ses mandataires, l'État spécifie la durée de leurs fonctions en déclarant que ce sera «durant bon plaisir». Il a pu arriver jadis que le plaisir de l'État changeât avec l'arrivée d'un nouveau ministère et que certaines nominations durassent que du matin jusques au soir comme la rose qui ce matin avait déclosé du poète Pierre de Ronsard. Parlant de ce dernier, je m'en veux de ne pas résister à une tentation qui me tenaille. Concernant la poésie du chef de la Pléiade, un cancre inspiré avait écrit dans sa copie d'examen: Ronsard, et nous ouvrant son coeur, nous montre aussi les beautés de sa langue.

Parlant à nouveau du mot «plaisir», cela renvoie à l'ancien sens du plaisir quand on mentionne par exemple qu'un monsieur Félix Lajoie-Plaisance aurait été nommé durant «bon plaisir» par l'État au poste de gouverneur du petit village gaulois de Petitbonum. C'est ainsi que les rois de France pour bien signifier ce qu'ils leur plaisaient de faire, ce qu'ils jugeaient bon, ce qu'ils voulaient, en terminant leur édit, leur ordonnance, pour marquer leur volonté écrivaient: «Car tel est notre bon plaisir». Grâce au ciel et aussi peut-être aux hommes et aux femmes de la terre, le plaisir est devenu plus agréable de nos jours et a revêtu le sens d'une émotion plaisante accessible non seulement aux rois mais aussi aux roturiers comme l'écrivait Voltaire: «Le plaisir est l'objet, le devoir et le but de tous les êtres raisonnables.

Merci est un hermaphrodite

Si le mot « merci» était une plante portant l'organe mâle et l'organe femelle dans la même fleur, on dirait de lui qu'il est bissexué. S'il était animal invertébré portant à la fois les gonades mâles et femelles, comme l'escargot, la sangsue ou le ver de terre, on dirait du mot «merci» qu'il est hermaphrodite. En effet, il est à la fois féminin comme dans cette citation de l'écrivain Paul Valéry, mort à Paris en 1946 et jadis étudiant en droit: «L'esprit est à la merci du corps comme sont les aveugles à la merci des voyants.» «Merci» peut aussi être masculin comme devrait le savoir le cancre inspiré dont a fait mention tantôt qui doit un gros merci à son maître pour ne pas l'avoir envoyé paître avec les ruminants pour avoir écrit dans sa copie de poésie: «La vache est un animal qui a environ quatre pattes qui descendent jusqu'à terre.»

En France et en Europe occidentale, au moyen âge, à l'époque féodale, les roturiers étaient «taillables et corvéables à merci». La taille, c'était la redevance, la taxe que devaient payer au seigneur les serfs et les roturiers. En plus, ces derniers devaient travailler gratuitement selon le bon plaisir de leur seigneur et maître lors des corvées.

La discrétion est de rigueur

Ces deux mots de plaisir dans son acceptation ancienne et de merci dans son sens féminin amènent chez les sujets qui en sont l'objet des tribulations et des maux malins de dépendance, de soumission, voire d'oppression. En effet, dans la mesure où une personne ou une société dépend entièrement du bon plaisir de quelqu'autre être ou se trouve à sa merci, elle est à la discrétion de cet être, elle est en son pouvoir. Il y aurait de cela plusieurs, plusieurs lunes siégeaient dans une capitale ceinturée de murs, un chef, tel un dieu le père, son fils et leur esprit. Ce chef, selon son bon plaisir n'accordait annuellement aux collèges de son état que des octrois discrétionnaires. Un matin, deux étudiants et une étudiante assiégèrent le bureau du chef dans la capitale fortifiée en proclamant qu'ils ne voulaient plus être à la merci de tels octrois. Le successeur du chef déclara que: «Désormais, les octrois ne seraient plus discrétionnaires mais statutaires.

L'appréciation est de mise

Nos codes et nos lois parlent de pouvoir discrétionnaire des tribunaux et parfois même de discrétion du juge. Si on veut en référant à la discrétion du juge signifier qu'il doit faire preuve de retenue, de réserve, de tact, de délicatesse, on doit avec plaisir dire merci pour cette définition car ce serait là le sens moderne du mot discrétion. Il y a de cela encore plus de lunes que tantôt, discrétion pouvait signifier comme en anglais aujourd'hui, discernement, pouvoir de juger. Pour traduire le mot anglais « discretion», il faut utiliser le mot français appréciation. On a cependant conservé l'expression: «Être à la discrétion de quelqu'un comme l'écrit Victor Hugo: « Vous êtes en notre pouvoir, en notre discrétion.»

Il plairait vivement à l'Office de la langue française que sans retenue ni réserve nous remplacions à la discrétion du tribunal par à l'appréciation du même tribunal. La Commission de terminologie juridique définit le mot appréciation comme le mode de décision fondé sur la prise en considération de critères objectifs mais souples, et qui laisse à l'autorité décisionnelle une certaine latitude. On ajoute qu'en anglais, c'est discretion mais que l'adjectif discrétionnaire est tout à fait politically correct.

En France, peut-être par nostalgie du pouvoir royal, on parlera du pouvoir souverain du tribunal. Ainsi, Serge Braudo, auteur du Dictionnaire du droit privé écrira concernant un tel pouvoir souverain comme l'appréciation faite par les magistrats d'une circonstance de fait contenue dans un jugement prononcé en dernier ressort... dont les motifs échappent au contrôle de la Cour de Casstion.

Ici notre Commission de terminologie, peut-être en souvenir des proclamations royales avant que la France n'abandonnât ses arpents de neige en terre d'Amérique, à l'instar de nos cousins d'Europe, mentionne parfois le pouvoir souverain du tribunal. Sous le mot appréciation, la Commission écrit:

«On parle selon le contexte, de pouvoir, de liberté ou de marge d'appréciation. L'appréciation du tribunal est souvent qualifiée de souveraine, car il est le seul maître de sa décision. On dit aussi que tel point est laissé à l'appréciation du juge».

 

 
 

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