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Une notion importante dans le contexte de la globalisation des marchés

L'éthique dans les organisations

Lucie Desjardins, avocate


Depuis une vingtaine d'années au Canada, l'éthique dans les entreprises prend de plus en plus de place. La raison est que nous attribuons à l'éthique corporative, dans la mesure où elle est explicite et bien développée, l'augmentation de la rentabilité à moyen terme. Par conséquent, nombreux sont les avocats qui ont des mandats pour écrire soit un code d'éthique, des politiques environnementales ou des textes à saveur éthique. Malheureusement, plusieurs d'entre eux n'ont aucune expertise en ce domaine, souligne Michel Dion, spécialiste en éthique des affaires, à l'occasion d'un séminaire portant sur l'éthique dans les organisations, offert par la Formation permanente du Barreau du Québec. Or, qu'est-ce que l'éthique? Et est-elle vraiment rentable?

D'abord, précise le conférencier, il faut distinguer l'éthique de l'entreprise de celle des affaires, tout autant que de celle des multinationales et de l'éthique de l'administration publique qui sont différentes les unes des autres. Outre ces distinctions, il règne une certaine confusion entre éthique et juridique. À titre d'illustration, des entreprises faisant des affaires dans différents pays en voie de développement auront le réflexe de dire: «Si vous voulez que l'on agisse de façon éthique, donnez-nous des lois et on va les respecter. En l'absence de lois on va faire ce qu'il faut pour faire plus d'argent». Donc, ils vont polluer, exploiter les gens, faire travailler les enfants, etc. Ce raisonnement découle d'une pensée qui adhère à la croyance que lorsqu'il y a conformité aux lois, nécessairement un comportement éthique existe. Or, rien n'est plus faux, indique le conférencier, car les lois peuvent être immorales, à preuve la politique de l'apartheid en Afrique du Sud. «L'éthique commence là où le juridique fini», précise-t-il, et elle va au-delà des lois qui se veulent un minimum moral. Cette confusion entre éthique et juridique fait en sorte que l'on crée des codes d'éthique qui sont simplement des répétitions des lois comme les codes de déontologie professionnelle, souligne Michel Dion.

Or, l'éthique c'est inductif et part des réalités individuelles et collectives pour en tirer les valeurs qui sont en jeu. Chez l'individu, le système de valeur se constitue des interactions qu'il a avec plusieurs milieux. Il sera d'autant influencé par ce qui est près de lui, telles les valeurs familiales, ensuite celles de l'école, du milieu du travail, du cercle d'amis, des groupements d'implication, commente le conférencier. Ce système de valeurs auquel l'individu est attaché, est stable et donne un sens à sa vie. À cause de cette stabilité, surviennent des conflits entre les individus ayant des valeurs différentes, estime Michel Dion. Il précise que l'individu intéressé à gravir des échelons à l'intérieur d'une organisation doit «se coller» aux valeurs de cette organisation et mettre de côté les siennes si elles sont en contradiction avec celles de l'organisation. Cette renonciation, qui permet d'adhérer aux valeurs de l'organisation, ajoute-t-il, procure à l'individu un sentiment de réussir sa vie professionnelle tout comme la perception que l'organisation à laquelle il adhère est très éthique et même plus éthique que d'autres du même secteur. Concurremment, l'adhésion à l'organisation, au niveau des valeurs, a des effets sur le sentiment d'angoisse reliée au travail: «Plus l'individu est collé aux valeurs de son organisation, plus l'angoisse reliée au milieu du travail influencera sa vie personnelle», indique Michel Dion. Les valeurs organisationnelles transforment beaucoup la vie d'un individu à l'intérieur même de l'organisation et à l'extérieur de celle-ci.

Par ailleurs, des études américaines ont démontré que les conflits de travail sont essentiellement des conflits de valeurs entre les individus et entre les individus et l'organisation. À ce volet, Michel Dion indique que les sources de conflits de valeurs peuvent apparaître lorsque les valeurs des uns sont confrontées aux valeurs différentes des autres. Plus subtilement, les conflits surgissent aussi malgré l'existence de mêmes valeurs mais qui ne sont pas hiérarchisées dans le même ordre ou que les dimensions prioritaires ne sont pas les mêmes ou plutôt interprétées de façon différente. Le conférencier cite en exemple la valeur de l'amour et son expression, laquelle se traduit, pour un individu, par un respect idéalisé de l'autre et ce, peu importe que l'autre soit sexiste, raciste, il faut l'aimer comme il est, sans vouloir le changer. Pour un autre individu, cette même valeur s'exprimera par la critique du comportement humain et se justifie par le fait que la critique est nécessaire pour transformer le comportement et ce, au nom de l'amour.

Or, à l'intérieur d'une entreprise, plusieurs individus s'y trouvent avec des valeurs semblables et différentes. Dans ce contexte, de bonnes décisions éthiques sont celles qui tiennent compte de l'intérêt de l'individu et de celui du groupe et l'éthique de l'entreprise peut avoir des effets positifs à l'intérieur comme à l'extérieur de l'organisation, estime le conférencier. Tout dépend si les normes d'éthique sont bien définies et appliquées, elles amélioreraient le climat organisationnel et se répercuteraient sur l'accroissement de la productivité et seraient susceptibles de diminuer les conflits de travail. Outre ces bienfaits ressentis à l'intérieur de l'entreprise, des effets bénéfiques se répercutent aussi à l'extérieur de l'entreprise du fait de la réputation de l'entreprise à appliquée des standards éthiques élevés. En bout de ligne, il en résulte un accroissement des revenus annuels perceptibles à moyen et long terme, estime Michel Dion. De plus, ajoute-t-il, «l'accroissement de la rentabilité à moyen ou à long terme pourrait être l'unique motivation pour se doter de normes élevées de comportement éthique en affaires». Toutefois, l'affaiblissement de ces normes lors de période de difficultés financières entre autres, créera «un appauvrissement du climat organisationnel, une diminution de la productivité, une réputation de l'entreprise moins reluisante, une baisse de confiance du public en général envers l'entreprise et, par conséquent, une baisse de la rentabilité à court ou à moyen terme». Par conséquent, souligne-t-il, se doter de normes éthiques est donc une stratégie risquée en soi, car il faut les respecter, quelles que soient les conditions du marché qui prévalent. Mais, s'empresse-t-il d'ajouter, l'intégrité n'est pas une question de marché.

Or, pour appliquer une éthique de l'organisation, il faut bien saisir la culture de l'entreprise qui en est visée, car chaque éthique de l'entreprise colle à une culture organisationnelle particulière. Ainsi, certains codes d'éthique ne sont pas applicables à certaines entreprises et le sont à d'autres. Donc, avant même d'écrire un code d'éthique, il faut connaître les valeurs qui sont réellement partagées à l'intérieur de l'organisation et partir de ce noyau central de valeurs pour en dégager la culture de l'entreprise. La culture de l'entreprise, indique le conférencier, peut se définir comme l'ensemble des idéologies, des croyances, des valeurs et des normes de comportement qui s'expriment par des métaphores, des mythes, des légendes, des images tel un langage militaire et des rituels qui servent souvent à la différenciation des rôles et à la coercition. Mais, dans une société qui est très pluraliste aux niveaux culturels, religieux, etc., extirper les valeurs communes d'une entreprise constituée de plusieurs individus, s'avère une tâche complexe, constate le conférencier. Cette tâche est de grande importance car les conflits de travail peuvent être réduits en diminuant les conflits de valeurs et, selon le conférencier, une des manières qui a été tentée, était de faire partager certaines valeurs entre les individus.

À plus grande échelle, dans un contexte de globalisation des marchés, lequel fait de plus en plus partie de notre réalité, les entreprises doivent se pencher sur les normes d'éthique de leurs partenaires issus de milieux différents. Par exemple, indique Michel Dion, pour certains partenaires d'affaires d'autres pays, la définition de pots-de-vin n'est pas la même que pour nous et, sans pots-de-vin, il est presqu'impossible d'avoir des contrats avec l'Asie et l'Afrique. D'ailleurs, pour certains intervenants, le pot-de-vin correspond à une commission. Ainsi, pour plusieurs pays du tiers monde où le système de taxation est inadéquat, l'État laisse le fonctionnaire accepter les pots-de-vin en lieu et place d'un système de taxation et de rémunération.

En ce sens, une réflexion s'impose quant au raisonnement éthique en affaires et aux différentes influences et valeurs qui peuvent guider les relations avec le partenaire d'affaires. La connaissance globale des valeurs de l'autre pourra aider à prendre une décision adéquate et à adopter un comportement éthique lorsque des situations particulièrement difficiles se présenteront.

 

 
 

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