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Élu président de l'Association du Barreau canadien

Me André Gervais, un homme expérimenté

Propos recueillis par André Giroux

Devenu avocat en 1958, bachelier de la première promotion de la Faculté de droit de l'Université de Sherbrooke, qui comptait alors 16 étudiants, Me P. André Gervais, c.r., vient d'être élu président de l'Association du Barreau canadien. Le Journal du Barreau l'a rencontré.

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Journal du Barreau: Me Gervais, au cours de vos quarante ans de carrière, quel type de pratique avez-vous privilégié?

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André Gervais: Je me suis d'abord concentré dans le domaine du litige. Pendant huit ans, j'ai eu l'occasion de pratiquer avec l'ancien juge en chef de la Cour supérieure, l'honorable Lawrence Poitras. J'ai aussi oeuvré en droit commercial et corporatif. Je suis au cabinet Mackenzie Gervais depuis 1966, d'abord dans les valeurs mobilières puis, à nouveau en droit corporatif et commercial. Depuis deux ans, je développe une pratique dans la médiation et l'arbitrage.

J. du B.: Depuis quand vous intéressez-vous à l'Association du Barreau canadien?

A. G.: Depuis que je suis avocat. Pendant 12 ans, de 1973 à 1985, j'ai été membre du conseil général de l'ABC, composé d'environ 450 avocats provenant des dix provinces et des deux territoires, en proportion de leur membership de l'ABC. Le Québec y compte environ 3 000 membres. Le membership total compte 34 500 avocats. J'ai aussi travaillé au sein de comités ad hoc sur les finances et la structure. Plus récemment, j'ai participé à un comité ad hoc sur la place des femmes dans la profession. C'est que le Conseil général ne s'entendait pas sur quelques recommandations issues du Rapport Wilson (du nom de sa présidente, l'honorable Bertha Wilson, juge à la Cour suprême). Un comité de quatre personnes, dont deux femmes, a tenté de réconcilier les positions. J'étais membre de ce comité.

J. du B.: Quels étaient les enjeux de ce comité et comment ont-ils été résolus?

A. G.: Deux recommandations du Rapport Wilson concernant l'aménagement des heures facturables posaient problème. L'interprétation des chartes de droits par les tribunaux allait dans le sens d'assurer l'équilibre entre les responsabilités familiales et professionnelles. La Commission des droits de la personne de l'Ontario fut la première à s'adresser aux tribunaux sur le sujet, en 1985.

Notre comité a travaillé à trouver une formule d'aménagement des horaires qui tiennent à la fois compte des responsabilités familiales et des contraintes des cabinets d'avocats. Notre rapport fut finalement adopté.

J. du B.: Comment les recommandations du rapport Wilson ont-elles été reçues dans votre cabinet?

A. G.: Elles furent très bien reçues. Nous avions déjà adopté des mesures concernant la maternité. Avant l'adoption du Rapport Wilson, nous avions adopté des mesures concernant les pères. Ils ont droit à des congés de paternité et à des congés pour prendre soin de leurs enfants. Aujourd'hui plus qu'autrefois, la responsabilité familiale relève des deux parents.

Je reconnais toutefois que ces mesures sont plus faciles à appliquer dans les grands cabinets.

J. du B.: Qu'est-ce qui vous a mené à la présidence de l'ABC?

A. G.: La tradition veut que la présidence soit tour à tour assumée par des personnes provenant des diverses régions du Canada. Lorsque le tour du Québec est venu, on m'a demandé de me présenter à la vice-présidence afin, cette année, d'occuper la présidence. J'ai été élu sans opposition aux deux postes. La présidence est un mandat d'un an, non renouvelable.

Plusieurs choses m'ont incité à accepter cette proposition. Je souhaitais aider l'association, bien représenter le Québec et remettre à la société une partie de ce que j'ai reçue.

En plus, au cours des ans, j'ai développé une expertise en organisation et en administration en étant membre du conseil de l'Université de Concordia pendant cinq ans, conseiller municipal de la ville de Westmount pendant six ans et vice-président exécutif de l'Orchestre symphonique de Montréal pendant plusieurs années.

J. du B.: Comment souhaitez-vous marquer l'ABC pendant votre mandat à la présidence?

A. G.: Je souhaite d'une part poursuivre l'oeuvre de mes prédécesseurs. L'assemblée générale de l'an dernier, tenue à Vancouver, a adopté un rapport sur la justice civile, qui compte 53 recommandations. La grande majorité des ministres de la Justice au Canada l'ont accepté, de même que les juges en chef. Je souhaite qu'il soit le plus possible mis en pratique afin de diminuer les coûts et les délais de la justice et que les citoyens comprennent mieux leur système juridique.

D'autre part, nous publierons au cours des prochains mois un rapport sur l'égalité raciale et commencerons, si nous trouvons les fonds nécessaires, une étude sur l'avenir de la profession au Canada. Ce sont les jeunes qui ont initié ce mouvement, mais la question concerne l'ensemble des avocats. Le rapport préparé au Québec est de grande qualité et nous nous en inspirerons sûrement.

Finalement, je souhaite renforcer les liens entre le bureau national et les bureaux régionaux.

J. du B.: Quel est le défi de l'année, selon vous?

A. G.: Il y en a plusieurs. L'indépendance judiciaire en est un. Trois provinces décidaient récemment de diminuer le salaire des juges ou le nombre d'heures d'ouverture des tribunaux, afin d'épargner sur les frais de personnel. Il y a quelques semaines, la Cour suprême réitérait le principe de l'indépendance judiciaire et j'estime que c'est important.

J. du B.: Quel est le rapport entre l'indépendance judiciaire et le salaire des juges?

A. G.: Si leur salaire est diminué, cela va les ennuyer, et...

Lorsqu'ils sont devenus juges, des règles étaient établies et elles doivent être respectées. Je m'inquiète quand j'entends un ministre de la Justice d'une province de l'ouest affirmer: «j'ai embauché les juges, je peux aussi les congédier». On ne peut accepter de telles attitudes.

J. du B.: Quels sont les autres défis pour la prochaine année?

A. G.: L'aide juridique en est un. Des problèmes se sont posés au Québec, mais dans l'ensemble du Canada aussi. Si ce régime est mal conçu, les gens se représenteront seuls et souvent, mal; ou ils ne recourront pas aux tribunaux malgré leurs droits. C'est l'accessibilité de la justice qui est en cause.

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La taxation des services juridiques et la diminution du nombre de procureurs de la couronne posent aussi problème. Enfin, je souhaite contribuer à ce que cessent les attaques contre la crédibilité des avocats. Je ne connais aucun groupe professionnel qui contribue autant à la société. La plupart des organismes sans but lucratif peuvent compter sur les services bénévoles d'un avocat. Ces avocats se font connaître bien sûr, mais ils donnent beaucoup. Nous ne sommes pas des saints, mais nous devrions pouvoir faire connaître le crédit qui nous revient.

J. du B.: L'Association est aussi présente sur la scène internationale...

A. G.: Nous avons développé un programme d'intervention en collaboration avec l'ACDI (Agence canadienne de développement international). La Charte des droits et libertés de l'Afrique du Sud, par exemple, ressemble beaucoup à la nôtre. Une équipe d'avocats s'y est rendue pour expliquer aux avocats africains le rôle de la charte devant les tribunaux. Le président Mendela a bien choisi les juges. Ils sont compétents et leurs décisions modifient les structures légales de ce pays.

Nous aidons les Chinois à bâtir une association nationale de juristes. Nous y sommes aussi allés pour donner de la formation sur la gestion de cabinets. Ils sont venus à Montréal et à Toronto, entre autres pour en apprendre davantage sur notre administration de la justice.

Nous tentons finalement de mettre en place une collaboration avec le Vietnam et les pays de l'ancien bloc soviétique.

J. du B.: L'ABC modifiait récemment sa mission pour y intégrer la «promotion des intérêts commerciaux de ses membres». Qu'en est-il exactement?

A. G.: Nous réévaluons l'ensemble de nos structures. Un rapport fut récemment déposé et discuté à l'assemblée générale tenue en août dernier à Ottawa. Nous tiendrons d'autres débats à notre assemblée de mars, à Victoria.

Nous n'avons pas modifié notre mission, mais il est exact que nous avons adopté un énoncé de la vision de l'Association du Barreau canadien. Cet énoncé tient entre autres mieux compte de ce nous faisons déjà. Dans un contexte de difficultés économiques, les membres demandent à leur association ce qu'elle peut faire pour les aider à gagner leur vie. Cet aspect de notre travail est maintenant reconnu prioritaire.

J. du B.: Les enjeux de la profession sont-ils semblables au Canada anglais et au Québec?

A. G.: Les mêmes problèmes se posent partout au pays, sauf peut-être à Toronto et en Alberta, où la situation économique est meilleure.

Dans le monde juridique, l'un des défis consiste à réagir face aux grands cabinets de comptables qui embauchent des avocats. Au Canada, il existe six très grands cabinets de comptables. Ils ont des bureaux partout à travers le monde et représentent des entreprises importantes.

Le danger que courent les cabinets d'avocats, c'est que de plus en plus d'entreprises concentrent leurs besoins de consultations juridiques et comptables au même endroit.

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Nous devons donc changer nos façons de faire. Le temps où les avocats attendaient les clients est révolu; il nous faut créer des partenariats avec eux. Par exemple, les clients que nous avons invités pour nous parler des enjeux et des défis qui se posent dans leur secteur ont été heureux de notre initiative. Nous les avons invités aussi. Leurs rapports étant plus étroits avec nous, ils hésiteront à transférer leurs dossiers ailleurs.

Nous les informons aussi des récents développements législatifs. Ainsi, si je prends connaissance de nouveautés dans un secteur dans lequel intervient un client qui fait affaires avec un confrère de mon cabinet, je l'informe. Lui en informe, l'avocat de l'entreprise en question. Ce dernier en parle à son président. Lorsque celui-ci est questionné sur le sujet, il a préparé une réponse plus étoffée. En retour, il en félicite son avocat et lui fait de même avec mon confrère. Voilà un client que nous avons peu de risque de perdre. Nous ne lui avons rien facturé pour notre information, mais les relations sont plus solides.

Nous pouvons aussi développer des liens avec d'autres professionnels, que ce soit des comptables non associés aux six grands cabinets, des experts en communication ou en ressources humaines. Ce réseautage nous permet de suggérer des pistes à nos clients, leur évitant ainsi des démarches inutiles.

J. du B.: C'est le changement de culture auquel sont appelés les avocats?

A. G.: Oui. Il y a le développement des technologies aussi. Autrefois, la correspondance s'effectuait par la poste. Nous recevions une demande et pouvions répondre une ou deux semaines plus tard.

Avec le télécopieur, nous devons répondre durant la journée au cours de laquelle nous recevons une demande. La concurrence est tellement forte que nous sommes obligés de respecter les exigences de ces clients. Nous devons donc nous adapter.

J. du B.: L'une des voies de sortie de crise, pour les avocats, ne consiste-t-elle pas aussi à ouvrir vers le vaste marché que constitue la classe moyenne?

A. G.: C'est l'un des enjeux auxquels pourrait répondre notre rapport sur la justice civile. Les coûts et les délais de la justice doivent diminuer pour le justiciable. L'État doit quant à lui reconnaître que la justice est tout autant un service essentiel que la santé ou l'éducation et agir en conséquence.

Il me semble aussi important d'enseigner notre système de justice aux jeunes. Il doit être démystifié. Ils sauront alors où aller s'ils affrontent un problème juridique.

La médiation et l'arbitrage constituent d'autres voies intéressantes. La facture des avocats diminuera peut-être parce que les coûts d'un procès seront évités, mais cette baisse des revenus sera compensée par la hausse de la clientèle.

 

 
 

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