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BEAUX MOTS DITS

Pamphlets lancés dans les poublelles de l'histoire

Jacques R. Roy, j.c.q.

La Commission de terminologie juridique fut créée conjointement par l'Office de la langue française et le ministère de la Justice du Québec. Son rôle, c'est de corriger les impropriétés terminologiques dans notre langue juridique et de proposer des termes conformes au génie du français dans un contexte québécois.

La Commission publiait récemment une élégante brochure intitu-lée Termes juridiques contenant 106 termes comme audience au lieu d'audition de la cause, citation à comparaître et non subpona, disposition de dérogation au lieu de clause nonobstant ou clause dérogatoire, conseiller judirique au lieu d'aviseur légal, jugement sur le fond ou au fond au lieu de jugement au mérite, juge en son cabinet au lieu de juge en chambre, négociation de peine au lieu de négociation de plaidoyer de culpabilité, réponse à l'accusation qui est le fait pour un accusé de plaider coupable ou non coupable au lieu de plaidoyer de culpabilité ou de non culpabilité car un plaidoyer c'est l'exposé oral des prétentions d'un plaideur, peine au lieu de sentence, règlement du tribunal au lieu de règles de pratique ou règles de procédure.

Diffamation et violence verbale allant jusqu'à la satire

Il s'agit non pas d'un pamphlet mais bien d'une brochure que cette publication de la Commission. Si c'eut été un pamphlet, c'eut été plus court, plus satirique, plus violent, plus diffamatoire au point de constituer, peut-être, un libelle amenant le ministère de la Justice à chambrer les membres de la Commission devant un juge en son cabinet ou en audience pour obtenir d'abord de chacun d'eux une réponse à l'accusation pour éventuellement leur imposer une peine.

Le mot pamphlet possède encore aujourd'hui en anglais une double signification. Dans un premier temps il désigne un petit livre regroupant quelques pages recouvertes d'un carton rigide. Dans une deuxième acceptation, il s'agit d'une étude publiée sous forme d'un petit livre comportant une expression d'opinions sur un sujet d'actualité.

En français, le mot pamphlet nous vient de l'anglais qui lui même l'avait emprunté d'un nom propre du Moyen-Âge anglais Pamphilus. Il se serait agi peut-être du nom du héros d'une comédie en vers latins. En français ce mot pamphlet aurait possédé également à l'origine de son emprunt de l'anglais en 1653 la signification d'une petite brochure, d'un opuscule. Puis cette signification est sortie de l'usage en français pour être remplacée par dépliant.

Le siècle des génies du pamphlet

En 1778, avec Denis Diderot, celui-là qui vendit son imposante bibliothèque, la Sémiramis du Nord, à Catherine de Russie le mot pamphlet va adopter son unique signification encore présente en français. Il désigne maintenant un court écrit satirique attaquant avec violence le gouvernement, les institutions, le gouvernement ou un personnage connu. On dira de Voltaire, redoutable pamphlétaire qu'il s'est voué, sa vie durant, de toute son âme à sa lutte contre l'Infame ainsi qu'il
désignait l'Église. Émile Zola en 1892 signe un pamphlet retentissant quand il commet J'accuse, réclamant la révision du procès Dreyfus. Cela n'empêchera pas plus tard, l'écrivain anglais Oscar Wilde, condamné en 1895 à deux ans de travaux forcés pour son homosexualité de dire de l'auteur de Nana, de Germinal et de l'Assommoir: «Monsieur Zola est déterminé à prouver que s'il n'a pas de génie, il peut au moins être ennuyant.» Ici au Québec, on a aussi nos pamphlétaires dont le docteur Grignon, le père de Claude-Henri Grignon avec ses histoires des beaux pays d'en haut et Arthur Buies, secrétaire du curé Antoine Labelle avec son boulevard vers les hauts pays de Sainte-Adèle, de Mont-Tremblant et de Mont-Laurier.

Les sieurs Boycott, Guillotin, Silhouette et Poubelle

Cette brochure Termes juridiques nous incite à jeter aux orties, à lancer à la poubelle certains mots de notre vocabulaire juridique tel que discrétion du juge pour substituer appréciation du tribunal, taxation des témoins pour indemnité des témoins, observance d'une règle de droit pour respect d'une loi, corporation professionnelle pour ordre professionnel.

Comme le mot pamphlet dérivait d'un nom propre à l'origine, ainsi en est-il de la poubelle. Ce mot a été créé en France vers 1890 à partir d'un nom d'un préfet de Paris, Eugène René Poubelle, mort en 1907, qui ordonna le 15 janvier 1884 qu'on utiliserait désormais une boîte pour les ordures des immeubles. Depuis 1954, existe même l'expression jeter à la poubelle. L'idéologie marxiste parlait avec emphase des poubelles de l'histoire. D'autre part, il y avait eu aussi le professeur d'anatomie, Ignace Guillotin, député à Paris aux temps des états généraux qui se singularisa en demandant pour l'exécution des condamnés à mort la création d'une machine à laquelle on donna son nom en dépit de ses prestations tranchantes.

D'autres noms propres à l'origine sont devenus communs et partie du vocabulaire quotidien pendant que des noms communs tels cormier, barbeau, mercier, voyer devenaient nobles et propres. Ainsi en est-il d'Étienne Silhouette devenu grâce à madame de Pompadour, contrôleur des finances en France en 1759. Ses réformes de l'économie, ses projets d'impôts furent tellement impopulaires qu'on ne cessa de le ridiculiser. Au départ, le mot silhouette désignait une façon sommaire, mal défini, ombragée de lancer un projet à l'image du contrôleur Silhouette changeant et inefficace. J.J. Rousseau utilisera le mot silhouette en sens moderne pour désigner un dessin ou trait de profil exécuté en suivant l'ombre projeté par un visage. Depuis 1904, on utilise ce terme dans le vocabulaire militaire en parlant de silhouette de tir. Ailleurs, soit en Irlande en 1879, le capitaine Boycott était régisseur de grands propriétaires terriens. Il devint tellement antipathique qu'aucun paysan irlandais n'accepta de rentrer les récoltes des gentilhommes-fermiers du sieur Boycott. Le régisseur dut en conséquence s'exiler en Amérique. Dès 1880, on utilisa en France le mot boycott pour désigner un blocus matériel ou moral prononcé contre un individu ou un organisme.

Le mot de Raymond Devos

En guise de conclusion, il me vient à l'esprit ce mot de Raymond Devos qui saurait, selon plusieurs me seoir quant aux propos de cette chronique tel un chapeau melon assaisonné d'une paire de gants «Vous voudriez que je fasse comme tous les autres qui n'ont rien à dire et qui le gardent pour eux. Moi lorsque je n'ai rien à dire, je veux qu'on le sache, je veux en faire profiter les autres.»

 

 
 

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