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La désexisation fonctionne des deux côtés

Où sont les hommes?

Louis Baribeau

Depuis que les femmes ont investi les emplois traditionnellement réservés aux hommes, l'auteure et productrice Lise Payette croyait que ces derniers s'étaient réfugiés dans les professions économiques, celles qui seront les plus rémunératrices dans les années à venir. Elle admet s'être trompée. Lors d'un souper-conférence organisé par le Barreau de Québec, elle a démontré à un groupe d'avocates, chiffres à l'appui, que la «désexisation» des emplois fonctionne autant pour les hommes que pour les femmes. Les hommes ont envahi les emplois traditionnellement féminins. Il y a maintenant des hommes de ménage et des maîtresses d'école qui s'appellent Roger.

«En 1931, quand je suis née, il n'y avait au Canada que 54 avocates sur 8 000 avocats. Pas une seule au Québec. De 1961 à 1991, la proportion des femmes exerçant cette profession est passée de 3 % à 28 %», affirme Lise Payette. La tendance se poursuit, car les étudiantes sont, depuis 1991, plus nombreuses que leurs collègues masculins dans toutes les facultés de droit. Avant l'an 2010, les avocates dépasseront en nombre les avocats.

Changements de mentalité

La présence accrue des femmes a entraîné des changements de mentalité. Des études démontrent que les clients font davantage confiance à une avocate qu'à un avocat dans la majorité des types de dossiers juridiques. «Cependant, je sais que la profession n'est plus aussi rémunératrice qu'elle l'était, dit Mme Payette. Les femmes subissent plus souvent qu'à leur tour les contrecoups des difficultés économiques». Par exemple, la réduction des budgets de l'aide juridique touche principalement les femmes. En effet, la proportion des avocates est plus forte dans les domaines où l'aide juridique est importante: immigration, droit familial, logement et consommation.

«On entend souvent dire que lorsque les femmes occupent de nouvelles catégories d'emploi, la moyenne de rémunération diminue. Je le croyais moi-même. C'est un mythe», croit Lise Payette. Il existe encore des écarts importants entre les revenus des femmes et des hommes au Québec, mais nous progressons. En 1967, les revenus de travail des femmes ne représentaient que 58 % de ceux des hommes. Mais en 1975 ce ratio est passé à 73 %. Les femmes diplômées universitaires gagnent maintenant 96 % du salaire des hommes. «Rien ne montre qu'il existe une relation entre l'accroissement du nombre de femmes dans une profession et le niveau de rémunération», estime Lise Payette. Les revenus de certaines professions où les femmes sont très nombreuses, comme les denturologistes, ont augmenté.

Des hommes opérateurs de machines à coudre

Avec le recensement de 1991, on a constaté que l'augmentation du nombre d'hommes en proportion du nombre de femmes n'avait été supérieure que dans six catégories d'emplois. Pendant que les femmes envahissaient des professions traditionnellement masculines où les hommes sont-ils allés? Ils ne vont pas dans de nouvelles professions plus lucratives ou dans des technologies de pointe. Ils entrent dans les champs traditionnellement féminins. Ils sont maintenant plus nombreux que les femmes à avoir choisi d'enseigner les beaux-arts ou de devenir technicien de bibliothèque. «Difficile à croire n'est-ce pas?», dit Lise Payette. En 1991, il y avait 20 hommes de plus qu'en 1986 qui étaient téléphonistes contre 205 femmes de moins. L'auteure pourrait réécrire le téléroman Marilyn avec un acteur masculin dans le rôle de la femme de ménage. La seule catégorie où les hommes sont entrés en plus grand nombre est celle d'opérateur de machine à coudre dans les produits textiles: 440 hommes de plus contre 665 femmes de moins. «Les hommes ont appris à se servir de machines à coudre. C'est fou, on ne s'en est pas rendu compte», dit Lise Payette avec le sourire.

Où sont allées les femmes? De 1983 à 1993, les secteurs professionnels ayant connu la plus forte augmentation de la proportion des femmes au Québec sont l'administration, la direction et la gérance ainsi que les sciences naturelles et le génie. Elles prennent une place de plus en plus importante dans les services aux entreprises comme l'informatique. «Est-ce que nous serions en train de jouer un bon tour aux hommes? Ils ne l'ont pas encore réalisé eux-mêmes. Ces changements sont la preuve que nous avons réussi à tuer les stéréotypes. Il n'y a pas de sot métier, il était temps que les hommes le réalisent», constate Lise Payette.

L'avenir de la profession d'avocate

Elle déplore que le Barreau ne fasse pas davantage de place aux femmes dans sa réflexion sur l'avenir de la profession. Comment assurer la promotion des femmes dans les cabinets et à la magistrature? Comment concilier les exigences de la profession et les responsabilités parentales? Mme Payette espère que les avocates prendront leur place dans ce débat et qu'elles y porteront leurs préoccupations. «Par exemple, dit-elle, le Barreau devrait être le premier à revendiquer que les avocates travailleuses autonomes puissent contribuer au régime d'assurance emploi pour bénéficier d'un congé parental. C'est une urgence».

La profession d'avocate débouche naturellement sur l'administration et les relations de travail où la demande de cadre sera importante dans les années à venir. «Continuez d'envahir les conseils d'administration des entreprises et des organismes publics où nous sommes encore trop peu nombreuses. Je suis de celles qui pensent que la présence des femmes assainit les milieux de travail et améliore les choses pour toutes les autres femmes», dit-elle.

 

 
 

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