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Sophie Bernard
Alors que la question des réfugiés rwandais était au coeur de l'actualité, au début du mois de décembre dernier, la Commission internationale des juristes (section canadienne) recevait M. Z'Ahidi Arthur Ngoma, chargé de liaison pour l'Afrique centrale, du département Priorité Afrique de l'UNESCO et concerné au premier plan par la situation zaïroise. Outre une conférence au Juriclub, en présence de plusieurs membres de la Commission, dont le sénateur Gérald-A. Beaudoin, M. Ngoma a profité de son passage au Québec pour rencontrer les membres et employés de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, les membres du Tribunal des droits de la personne ainsi que plusieurs professeurs de droit de l'UQAM et de l'Université de Montréal.
Rappelons pour mémoire que la Commission internationale des juristes a pour objectif de promouvoir la connaissance et le respect de la primauté de la règle du droit et la protection juridique des droits de l'Homme à travers le monde. La venue de M. Ngoma s'est inscrite au nombre des activités organisées par la section canadienne de cette organisation non gouvernementale.
Un pays lourd de son passé
Le Zaïre, ancienne colonie belge ayant acquis son indépendance en juin 1960, est, si l'on prend en considération ses ressources naturelles, l'un des pays les plus riches du continent africain, sinon le plus riche avec la production et l'exportation de cuivre, de café, de diamants et de cobalt. Il est pourtant le quatrième pays le plus pauvre du monde. Trente ans de régime autoritaire, depuis la prise du pouvoir par Mobutu Seses Seko, en avril 1965, ont appauvri les 42,5 millions habitants du territoire et conduit le pays au bord d'une faillite tant économique que sociale.
«D'aucuns évoquaient le Zaïre, mais davantage pour parler de la question rwandaise ou burundaise, soulignait M. Ngoma. Démarche bien dangereuse parce qu'elle comportait ce risque de passer sous silence l'une des plus terribles entreprises de crime socio-économique de notre temps. (...) Trente-cinq ans se sont écoulés depuis la date mémorable du 30 juin 1960. Trente-cinq ans, c'est plus que l'âge qu'avaient les pionniers de l'indépendance du Congo-Léopoldville et premiers dirigeants du pays. Trente-cinq ans déjà! Mais nous en sommes à offrir au monde le spectacle tragique d'un peuple mis aux fers et aux enchères publiques par ses propres fils!»
Un exemple parmi d'autres de l'état de détresse actuel du Zaïre, alors que le Congo-Kinshasa affectait, au début des années 1960, 25 % de son budget à l'éducation, c'est à peine 2 % qui y est aujourd'hui alloué. Les dépenses réelles de l'État pour la santé et l'éducation sont estimées à quatre dollars par personne et par an.
«Les citoyens évoluent dans un état d'exception permanent, qui les condamne à la délation, expliquait le haut-fonctionnaire de l'UNESCO. Le pays, gangrené par la corruption, est plongé dans un état de colonisabilité. Nombre de nos savants, de nos éminents intellectuels - prisonniers de la misère - ne sont plus que l'expression vivante de notre humiliation. L'État n'est plus; et, ce qu'il en reste devient synonyme d'appareil de pillage public des citoyens, privés de droit aux droits.»
Or, cédant sous la pression populaire, le régime de Mobutu a procédé, en janvier 1990, à des consultations nationales sur la question de la démocratisation des institutions publiques. En avril de la même année, le Président mettait fin à 30 ans de parti unique et ouvrait le pays au multipartisme. C'est le début de la période dite de «Transition vers la démocratie», tran-
sition qui n'en finit pas de finir, alors que onze gouvernements transitoires se sont succédés depuis avril 1990 et que des élections nationales sont repoussées d'année en année.
Et M. Ngoma d'affirmer : «Il faut évacuer le réalisme subi et retenir ce qui l'emporte. En d'autres termes, il faut aujourd'hui admettre que la culture de l'ancien régime (ou ce qu'on appelle la seconde République), qui est celle du sérail, est incapable d'opérer sa mutation d'une culture de guerre en une culture de paix; il faut aussi admettre que la solution à la crise politique du Zaïre transite par les urnes et postule la coalition puissante de toutes les valeurs nationales de l'esprit, de l'intelligence et de la morale.»
En d'autres mots, seules des élections libres et démocratiques permettront au Zaïre d'entrevoir un réel espoir de changement. Ces élections sont prévues pour 1997...
L'Afrique centrale en question
Mais bien plus que le Zaïre, c'est toute la région des Grands Lacs et de l'Afrique centrale qui doit être prise en considération. Réfugiés burundais, puis rwandais, conflits en République Centrafricaine, guerre civile en Angola, hostilités dans le Sud-Soudan, le Zaïre partage des frontières sensibles avec ses voisins. «Ce qui est en cause, nous l'avons bien compris, c'est la gouvernabilité démocratique du pays, soulignait le conférencier. Et c'est aussi la sauvegarde des équilibres bien fragiles de la sous-région d'Afrique centrale et au-delà. Enfin, faut-il souligner que si le Zaïre venait ainsi à perdre son intégrité territoriale, sa chance de la retrou-
ver est nulle. Alors que faire? »
Que faire, effectivement, quand l'ONU et les pays du Nord se sont désintéressés du problème des réfugiés rwandais au Zaïre, estimant que la situation se normaliserait d'elle-même.
« Droits de la personne humaine, ce n'est pas une autre religion, ni un autre intégrisme, mais un langage commun de l'humanité, affirmait M. Z'Ahidi Arthur Ngoma. Au fond, n'est-ce pas cela qui nous réunit ici, aujourd'hui. Cette idée que les violations des libertés fondamentales de la personne humaine, où qu'elles se produisent, interpellent la communauté internationale toute entière.
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