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Éric Dufresne, avocat
Les avocats fraîchement inscrit au tableau de l'Ordre du Barreau sont-ils, pour la plupart, condamnés au chômage ? L'adage voulant que le droit mène à tout pourvu que l'on en sorte serait-il devenu réalité ?
Ils ne sont pas rares ceux qui considèrent qu'année après année trop de nouveaux avocats ont intégré le marché du travail, et que celui-ci est devenu saturé. À écouter les plus pessimistes, la pratique du droit serait quasiment devenu un no man's land pour la majorité des jeunes juristes. Que, parmi les professionnels, ils seraient les plus mal logés au chapitre de l'emploi, et que les choses iraient en empirant. Est-ce bien exact? Cette vision, assez répandue, est davantage basée sur de fausses perceptions que sur les faits.
Le travail à temps plein
Il est vrai que la situation de l'emploi pour l'ensemble des professionnels s'est détériorée au cours de la présente décennie. Mais ce n'est pas le lot uniquement des avocats! À leur sortie de l'université, rares sont les diplômés du baccalauréat, toutes disciplines confondues, qui vont se voir offrir l'emploi idéal. En fait, seulement 38 % d'entre eux se trouvent un emploi permanent, à temps plein et lié à leur domaine d'études au cours des premiers 18 mois1 qui suivent leur entrée sur le marché du travail, si on se fie à une étude du ministère de l'Éducation du Québec (MEQ)2; ce pourcentage est très légèrement supérieur pour les avocats. Les finissants en droit sont moins nombreux à se trouver un emploi dans les 18 mois que la moyenne des finissants (qui se placent dans une proportion de 88,6 %); mais ils s'en trouvent quand même un dans 82,8 % des cas. Cette différence est principalement due au fait qu'il existe moins de postes à temps partiel à leur disposition. Car ils détiennent dans une même proportion (72,1 %) des emplois à temps plein que les autres bacheliers (72,4 %). Les diplômés en droit sont même plus nombreux à travailler dans le secteur lié à leur domaine
d'études principal: 71,7 %, contre 67,8 % pour l'ensemble des détenteurs d'un baccalauréat. La réalité économique n'est donc ni plus noire ni plus rose pour eux que pour les autres.
Certains pourraient penser, «sans préjugé aucun», qu'il s'agit là des taux de placement moyens pour l'ensemble des diplômés du bac, et que parmi ces diplômés on en trouve un bon nombre qui ont embrassé des carrières dans les domaines de l'art, des sciences sociales (ex.: sciences religieuses ou politiques) et autres, qui sont plus reconnues pour la faiblesse des émoluments que l'on y perçoit que pour le travail qu'elles procurent. Mais si on met en parallèle la situation des membres du Barreau à celle d'autres groupes de professionnels, comme les ingénieurs, les médecins ou les financiers, plus sérieux économiquement parlant («toujours aucun préjugé»), on verra que ce sont les nouveaux avocats qui récoltent les miettes quand vient le temps de percer sur le marché de l'emploi! Non?
Les comparaisons
Comparer, c'est souvent se tromper, surtout quand nos comparaisons sont sommaires et ne sont pas étayées par des faits: le gazon est alors, règle générale, plus vert dans le jardin d'autrui que dans le nôtre. Le gazon est effectivement plus vert pour une minorité de groupes professionnels que pour les avocats. En 1994, les bacheliers en informatique se sont placés dans une proportion de 94,6 %, la plupart dans un emploi à temps plein et lié à leur domaine d'études. C'est encore mieux dans le secteur de la santé. Les médecins et les dentistes se sont tous placés dans leur champ de compétence, presque tous à temps plein, tandis que 96,7 % des infirmières et infirmiers qui détenaient un baccalauréat en 1992 avaient un emploi, en 1994 (quoique dans 25 % des cas il s'agissait d'une «job» temporaire). Enfin, ceux qui possédaient un diplôme en sciences de l'éducation ont déniché un emploi 92 fois sur 100. Mais là s'arrête la liste des «privilégiés du travail». Et ils n'étaient que 3 712 sur les 22 128 diplômés sondés, en 1994.
De nombreux autres ne sont pas mieux logés que les avocats. Ainsi, 84,3 % des ingénieurs diplômés en 1992 avaient décroché un emploi en 1994, mais seulement 72,3 % d'entre eux oeuvraient dans le secteur du génie en 1994. Les mathématiciens, statisticiens et actuaires se sont placés à 94 % au cours de la même période, mais seulement 69,9 % avaient un travail lié à leur domaine d'études principal. Contrairement à une certaine croyance populaire, les finissants en administration des affaires ne font pas mieux que la moyenne des autres finissants: si 88,5 % d'entre eux ont déniché un emploi, ils n'étaient que 65,4 % à travailler dans leur secteur de spécialité (finance, marketing, comptabilité, etc.). On pourrait continuer avec les architectes, les urbanistes...
Beaucoup sont même plus mal pris que les juristes, c'est le cas pour les bacheliers en biologie (56,3 %), psychologie (47,8 %), traduction (41 %), histoire (31,1 %), sociolo-
gie (28,3 %), géographie (22,3 %) et sciences politiques (18,9 %)3, qui ont trouvé un emploi lié à leur champ d'études principal. Rappelons que cette proportion est de 71,7 % chez les diplômés en droit.
Alors, la perception voulant qu'il n'y ait pas de travail pour les avocats, n'est-elle fondée sur rien? Elle n'est pas fondée sur rien, mais bien plutôt sur un malentendu. Les avocats québécois doivent davantage que l'ensemble des autres professionnels créer leur propre emploi, ouvrir un cabinet, seul ou en association avec d'autres, s'ils tiennent à pratiquer. Or, il semblerait que la plupart cherchent d'abord à se faire engager, du moins si on se fie au nombre très élevé de curriculum vitae que reçoivent les cabinets d'avocats, du plus petit au plus grand. Malheureusement, ceux-ci n'engagent que peu, tandis que les gouvernements sabrent tant à l'aide juridique que dans les différents ministères. Il est donc normal qu'un certain nombre d'entre eux aient le sentiment que le marché du travail leur est fermé. En janvier 1996, on dénombrait 2 293 avocats travaillant à leur compte, seul, et 4 232 en société (avec des associés), soit un total de 6 525 avocats, tandis qu'on ne comptait, dans la pratique privée, que 155 cabinets-employeurs et 2 077 employés. Par ailleurs, à pareille date, 1 158 avocats oeuvraient au sein de la fonction publique (216 au fédéral, 827 au provincial et 115 au municipal).
En dépit de ce qui précède, il n'en demeure pas moins qu'en 1994 environ 83 % des diplômés en droit se sont trouvé du travail dans les 18 mois suivant la fin de leurs études et 71,7 % un emploi lié à leur formation juridique, ce dernier taux étant supérieur à celui de la moyenne des diplômés. Parmi les professionnels, les avocats dans l'ensemble ne sont pas les plus mal chaussés, même si, en raison de la morosité économique, ils ne trouvent pas tous chaussure à leurs pieds.
1 Ce taux était de 59,9 % en 1982. Le taux de placement dans un emploi permanent (à temps plein ou partiel, lié ou non au domaine d'études principal) est, quant à lui, passé de 76,9 % qu'il était en 1982 à 58,2 % en 1994 ; ce qui représente un très fort recul. La permanence à vie sera de moins en moins courante.
2 Les universités ont fait remplir 17 180 questionnaires aux diplômés de 1992, ce qui a permis au MEQ de dresser la situation de l'ensemble des finissants disponibles pour un emploi en janvier 1994. Les données sur l'emploi ne comprennent pas les étudiants qui ont poursuivi leurs études.
3 Toutefois, dans plusieurs de ces disciplines, ceux qui ont obtenu une maîtrise ou un doctorat se placent très bien dans leur domaine : 100 % des géographes, 92,2 % des historiens, 97,9 % des psychologues... Mais ils doivent faire pas mal plus d'années d'études.
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