ATTENTION : Les archives du Journal du Barreau vous sont présentées telles qu'elles ont été déposées sur le Web au moment de leur publication. Il est donc possible que certains liens soient non fonctionnels et que certains renseignements soient périmés.

Pour toute question ou commentaire concernant le Journal, communiquez avec journaldubarreau@barreau.qc.ca

Visitez la page officielle du Journal du Barreau sur le site Web du Barreau du Québec.

 

Marché de l'emploi

Les carrières «non légales»

Éric Dufresne, avocat


Pour les avocats, la vie existe-t-elle en dehors de la pratique du droit? Pour certains la réponse est oui. Les juristes de formation vont, pour la grande majorité, oeuvrer toute leur vie professionnelle dans le domaine du droit avec bonheur. Mais ils sont plus nombreux que l'on pense les avocats sans travail, aux revenus insuffisants, ou que d'autres sphères d'activités attirent, qui orientent leur carrière vers un emploi «non légal»; c'est-à-dire vers un emploi qui n'est pas directement lié à leur formation juridique.

Il est impossible de déterminer exactement combien ils sont. Mais on peut s'en faire une idée. Les résultats d'une enquête du ministère de l'Éducation du Québec (MEQ)1, parue l'an dernier, indiquent que parmi les 873 diplômés en droit qui furent sondés en 1992, et qui étaient disponibles au travail, 11,1 % d'entre eux occupaient, en 1994, un emploi qui n'était pas lié à leur formation principale; tandis que 71,7 % avaient une situation dans le domaine du droit. Il est donc probable que 10 % ou plus des bacheliers québécois en droit se trouvent chaque année un emploi non légal.

À ces jeunes viennent
s'ajouter des avocats d'expérience que leurs années de pratique ont fini par lasser et qui sont passés à autre chose, ou alors qui se sont vus offrir un poste «non légal» plus séduisant à leurs yeux.

En janvier 1996, le Barreau du Québec comptait dans ses rangs 2 971 membres en règle2 qui n'exerçaient pas la pratique du droit (si l'on exclut ceux qui poursuivaient leurs études). À ce nombre, il faut adjoindre l'ensemble difficilement quantifiable des avocats de formation, anciennement du Barreau, qui gagnent leur vie en dehors du champ juridique. On peut donc conclure qu'au total ils sont bien au-delà de 3 000 dans cette situation.

Sont-ils heureux dans leur travail ?

Pour plusieurs, cela saute aux yeux. C'est le cas de Pierre François Payette, juriste (en droit commercial) et détenteur d'un MBA qui, après cinq ans passés au sein d'un gros cabinet s'est vu offrir par un de ses clients réguliers, la Banque nationale, le poste de directeur de comptes, prêts spéciaux (avant de devenir Directeur, financement aux grandes entreprises). «Je suis tout à fait heureux dans le domaine où je travaille présentement». Reviendrait-il au droit? «Je n'en écarte pas la possibilité; il ne faut rien écarter. Mais il faudrait que l'on m'offre un poste quasi idéal. J'aimerais travailler pour le contentieux d'une importante entreprise et au sein d'une équipe multidisciplinaire (avec des membres d'autres départements), et être impliqué dans les négociations et les décisions d'affaires de l'entreprise.»

Un autre avocat que nous avons rencontré s'est aussi déclaré content de son travail. Détenteur également d'un MBA, ainsi que d'un baccalauréat en économie, il exerce présentement la profession d'économiste. «Ma formation en droit me sert à l'occasion, quand je réalise des études pour des clients. J'attire leur attention sur des aspects légaux rencontrés dans le cours de mes recherches et qui pourraient avoir un impact pour eux; ce qu'un économiste ne pourrait pas faire (...) Dans mon travail, mes trois formations (en économie, en gestion et en droit) sont mises à contribution. Pour moi, c'est optimal.»

Même s'il se dit satisfait, il désire garder l'anonymat. Pourquoi? Peut-être est-ce une simple discrétion de sa part. Peut-être aussi (c'est une hypothèse) que comme bien des juristes, et une partie du public en général, il considère qu'opter pour un emploi «non légal», plutôt que pour la pratique traditionnelle, c'est quelque peu déchoir, c'est choisir un travail de second rang. Il a déjà ouvert son propre bureau, mais après un certain temps, il a dû mettre fin à sa pratique du droit faute d'une clientèle suffisante et se tourner vers autre chose.

Ce «sentiment d'infériorité» pourrait éventuellement expliquer en partie pourquoi dans l'étude réalisée par le MEQ, moins de diplômés en droit qui oeuvrent dans un domaine «non juridique» se disaient satisfaits de leur travail: 62,7 % d'entre eux (la majorité) se disaient satisfaits comparativement à 92,7 % de ceux pratiquant le droit. Ce sentiment est d'autant plus désolant qu'il n'a pas lieu d'être: il existe plein d'avocats qui sont présidents de compagnie, ministres, hauts cadres dans des organisations privées et publiques... et qui ne perçoivent pas leurs fonctions comme moins prestigieuses, moins intéressantes ou moins enrichissantes.

Quels sont les emplois?

Le choix est très vaste. Mais seuls certains types d'emplois viennent habituellement à l'esprit des gens, comme professeur de droit ou agent de brevets, parce qu'ils requièrent un diplôme en droit. Tout aussi patente est la place qu'un avocat peut se tailler au sein des professions de législateur, d'élu et de haut fonctionnaire d'état, d'acheteur et d'administrateur de contrats, ainsi que de lobbyiste, pour lesquelles une formation juridique n'est pas une nécessité absolue mais est d'un très grand apport pour celui ou celle qui l'a détient. C'est le cas, par exemple, du lobbyiste dont l'une des principales fonctions est de promouvoir, auprès des autorités, certains projets de lois et règlements et de bloquer l'adoption de certains autres tout en louvoyant à travers la myriade de lois et de règlements existants. À l'évidence, son droit lui sera très utile.

Il existe d'autre part une grande variété d'emplois que peuvent occuper des avocats mais qui sont moins apparents. Dans leur déclaration annuelle de l'an dernier, 335 avocats se sont identifiés comme professeurs et 650 comme administrateurs, tandis que 1986 autres occupaient une multitude d'emplois non juridiques très divers, comme a pu le constater Andrée Desroches, responsable du service universitaire de l'emploi à l'Université de Montréal: «Une formation en droit, ça ouvre bien des portes! Dans certains domaines, c'est très vendeur. Ainsi, il n'y a pas longtemps, j'ai vu une compagnie d'assurance qui donnait priorité à une formation en droit ou en actuariat dans l'embauche de planificateurs financiers.»

Dans leur livre Non-Legal Careers for lawyers3, Mme Utley et M. Munneke identifient clairement les secteurs économiques et les postes non légaux dans lesquels oeuvrent un nombre significatif d'avocats américains. Ils indiquent également le degré d'utilité de la formation juridique pour chaque emploi qu'ils analysent, ainsi que le degré d'importance qu'attachent les employeurs à cette formation selon leurs sphères d'activités. Les principaux postes qu'ils répertorient, en sus de ceux ci-dessus mentionnés, se trouvent dans les domaines de l'assurance, de l'immobilier, de la fiducie, de la diplomatie, des ressources humaines, des affaires publiques et du syndicalisme et de l'administration en général (notamment d'organismes non lucratifs). Quoique n'étant pas en contact constant avec la loi comme dans le cas du législateur ou du lobbyiste, les détenteurs de ces postes doivent se conformer à tant de règles juridiques qu'une formation en droit leur serviront régulièrement et sera considérée comme un sérieux atout au moment de leur embauche.

Mme Utley et M. Munneke mentionnent d'autres postes et secteurs où une formation légale est utile mais pas suffisante: il faut détenir une autre formation, un autre diplôme; comme dans le domaine de la finance, où la possession d'un MBA est souvent nécessaire. Ce fut le cas pour Pierre François Payette, qui détient un MBA. Mais, malgré celui-ci, la Banque nationale lui aurait-elle offert le poste de directeur de comptes, prêts spéciaux, s'il n'avait pas été avocat ? «Je doute fort que sans ma formation en droit j'aurais eu l'emploi. Elle m'a énormément servi à me faire embaucher et me sert énormément dans mon travail! Les aspects légaux font partie intégrante de ma tâche, que ce soit au niveau de la négociation de contrats, des questions touchant les sûretés ou quand survient une faillite, etc.»

Les habilités spécifiques des avocats

Les auteurs du livre Non-Legal Careers for Lawyers énumèrent, par ailleurs, un nombre appréciable d'emplois dans divers domaines (allant du marketing à l'édition, en passant par le journalisme) que les avocats peuvent obtenir, moins en raison de leurs seules connaissances en droit, qu'en raison des habilités que leur formation de juriste leur a permis de développer et qui sont utiles ou vitales dans ces emplois. Ces habilités comprennent tout d'abord, selon eux, une capacité certaine d'analyser des problèmes et des faits, ainsi qu'une capacité de «penser comme un avocat»; c'est-à-dire d'anticiper des difficultés futures dans la marche des affaires et de suggérer des remèdes. Deuxièmement, un avocat a, plus que beaucoup d'autres, développé des capacités de communication, tant à l'orale qu'à l'écrit, ainsi que l'art de persuader les autres. Enfin, il possède évidemment la capacité de reconnaître des problèmes et des concepts légaux quand il en rencontre dans ses activités.

Le choix de carrières non légales qu'offrent les auteurs du livre est suffisamment
vaste pour que les avocats intéressés puissent trouver chaussure à leurs pieds. Ici, cependant, il est impératif que celui qui cherche à se faire embaucher dans un de ces emplois fasse clairement ressortir les qualités ci-dessus énumérées dans toutes les démarches qu'il entreprend (de la rédaction de son curriculum vitae jusqu'à l'entrevue).

Il devrait également avoir à l'esprit que, dans le monde du travail, «la formation en droit impressionne toujours», pour reprendre les mots Mme Desroches. «Ça demeure très prestigieux!». Mais c'est à l'avocat de la mettre en valeur. Avis donc à la minorité des avocats intéressés par une carrière non légale.

1 Qu'advient- il des diplômés et diplômées des universités, Marc Audet (sous la direction générale des affaires universitaires et scientifiques du ministère de l'Éducation). Les publications Québecor. Cette étude porte les bacheliers universitaires québécois de tous les domaines (de la médecine à la musique), dont notamment les finissants en droit.

2 Ce chiffre et d'autres qui seront mentionnés ici et qui concernent les avocats (et non pas les diplômés), ont été compilés à partir des déclarations annuelles des avocats, par le bureau du Syndic du Barreau du Québec.

3 Frances Utley et Gary A. Munneke, Non-Legal Careers for Lawyers, third edition, American Bar Association, 1994.

 

 
 

Retour au haut de la page

© Barreau du Québec 1996-2012