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André Giroux
Bien qu'un seul avocat sur dix travaille en entreprise, les deux tiers des services de la profession sont rendus à des personnes morales. D'où l'importance de bien les connaître. C'est l'objectif que poursuivait Alain Lajoie, comptable agréé, lors d'une récente formation offerte par le Barreau du Québec.
Intitulée Approche pratique à l'évaluation d'entreprises, cette formation d'une journée expliquait aux avocats certains concepts de base en la matière, dont celui de la juste valeur marchande ou les différences entre les sociétés ouvertes, cotées à la Bourse, et les sociétés fermées; en d'autres termes, les sociétés publiques et les sociétés privées.
Une entreprise sera souvent évaluée différemment selon que l'on soit vendeur ou acheteur. D'où les négociations et parfois des conflits juridiques. « L'évaluation pourra différer selon la personne qui achète, rappelait Alain Lajoie. À supposer que Provigo soit remise en vente, sa valeur pourrait être plus grande pour Métro-Richelieu que pour une autre entreprise. Il en sera de même pour CFCâble et Vidéotron. La situation du vendeur influera sur le prix. Est-il contraint de vendre ou agit-il librement? Ce sont autant d'élé-
ments dont on doit tenir compte lors d'une transaction. »
Alain Lajoie définit la juste valeur marchande d'une entreprise comme étant «le prix le plus élevé exprimé en termes monétaires sur lequel des parties prudentes, informées et agissant sans contrainte, négocieraient un bien dans un marché libre et non restrictif, les parties étant réputées traiter sans lien de dépendance.»
Approche d'évaluation d'entreprises
Comment évaluer une entreprise maintenant? Il existe au moins trois approches: le bilan, les résultats et les flux monétaires. Le bilan est une photographie de l'entreprise. Il décrit les actifs et le passif d'une entreprise à une date précise et indique l'avoir des actionnaires. «Par définition, note Alain Lajoie, le bilan suppose que l'entreprise continuera son exploitation. Les valeurs qui y sont inscrites ne sont pas nécessairement celles que l'entreprise pourrait en obtenir dans le cas d'une liquidation.»
En cas de vente, il faudra faire les ajustements requis. Si la valeur marchande des actifs immobilisés diffère de la valeur aux livres obtenue par le calcul de l'amortissement, par exemple, la première valeur primera.
«Toutes choses étant égales par ailleurs, précise Alain Lajoie, les acheteurs devraient montrer plus d'intérêt pour une entreprise qui bénéficie d'une bonne base d'actifs tangibles par opposition à celle qui, implicitement, montre un achalandage plus grand, mais avec une faible base d'actifs.»
C'est ce principe largement utilisé par les institutions financières qui pose un problème de financement aux nouvelles entreprises et les firmes oeuvrant dans les nouvelles technologies. Celles-ci vivent un problème particulier de financement. Bref, comment établir la valeur d'un ordinateur, d'une disquette et d'un cerveau? Cette valeur influe sur les capacités de financement.
Approche par résultats
«L'approche la plus couramment utilisée dans l'évaluation d'une entreprise est celle des résultats, précise Alain Lajoie. Elle consiste à capitaliser les bénéfices historiques de l'entreprise. Elle suppose que ce que l'entreprise génère comme bénéfice net est disponible pour distribution aux actionnaires.»
Généralement, les spécialistes retournent de trois à cinq ans en arrière pour effectuer une comparaison et pondèrent l'importance de chacune de ces années. La dernière année est souvent plus significative pour l'évaluation d'une entreprise que la situation prévalant cinq ans plus tôt. L'analyse de plusieurs années permet par contre de mieux percevoir l'évolution de l'entreprise.
«Le bénéfice net devra être ajusté, renchérit l'animateur. La rémunération des propriétaires est-elle similaire à ce que se versent d'autres dirigeants dans des situations semblables, est-elle sur-évaluée ou sous-évaluée? Y a-t-il des salaires « fictifs» versés à des personnes liées? Une grève ou un lock-out ont-ils faussé les résultats en cours de route? Ce sont tous des éléments à considérer pour parvenir à un bénéfice net vraiment représentatif de l'entreprise. »
«L'une des principales critiques que l'on peut formuler à cette approche, admet-il, c'est qu'elle a le nez sur le rétroviseur plutôt que vers l'avant. D'autre part, le bénéfice net ne représente pas nécessairement les sommes disponibles aux actionnaires. En pleine croissance, par exemple, une entreprise doit réinvestir ses profits, même excellents, plutôt que de verser des dividendes.»
Approche par flux monétaires
La méthode des flux monétaires est davantage tournée vers l'avenir. Il en existe deux variantes. Elles visent toutes deux à estimer les dividendes qui pourraient être distribués aux actionnaires.
«Au bénéfice net, explique Alain Lajoie, on ajoute les dépenses n'entraînant aucune sortie de fonds, dont l'amortissement puisqu'il ne s'agit pas d'une dépense « véritable». Le bénéfice net augmente donc d'autant ». Cette première
variante est ainsi appelée bénéfice net avant amortissement.
«Pour obtenir la valeur des fonds disponibles pour distribution, ajoute-t-il, il s'agit ensuite de soustraire de ce bénéfice les sommes nécessaires au remboursement de la dette à long terme, au remplacement courant des immobilisations et aux besoins du fonds de roulement.»
La troisième et dernière étape consiste à appliquer un taux d'actualisation à la valeur des fonds disponibles. On obtient ainsi la valeur de l'entreprise. Le taux d'actualisation est égal au taux de rendement attendu. Il est donc notamment établi en fonction du risque lié à l'entreprise. Par exemple, une entreprise sera vendue à cinq fois les fonds disponibles aux actionnaires si le taux de rendement exigé est de 20 %.
La deuxième variante isole l'endettement de l'entreprise. «Deux entreprises peuvent offrir les mêmes produits et avoir les mêmes charges, mais présenter des résultats nets tout à fait différents, explique Alain Lajoie, l'une utilisant au maximum l'effet de levier ou sa capacité d'endettement alors que l'autre l'utilise beaucoup moins. De plus, certains types d'entreprises doivent rembourser leur dette à long terme rapidement, alors que d'autres l'étalent sur un plus grand nombre d'années.»
Cette deuxième variante est désignée bénéfice avant amortissement, intérêts et impôts. La différente est que l'on a non seulement isolé les frais d'intérêts, mais aussi les impôts.
Cette variante est particulièrement utilisée dans les entreprises à forte concentration en capital, c'est-à-dire ayant des sommes importantes investies en immobilisations. C'est notamment le cas dans les domaines de la câblodistribution et des pâtes et papiers.
«Du bénéfice ainsi obtenu, précise Alain Lajoie, il faudra bien sûr soustraire la dette de l'entreprise pour obtenir la valeur de l'entreprise puisque dans cette variante, la dette a initialement été isolée.»
Il s'agira finalement d'appliquer le taux d'actualisation décrit plus haut. Il faudra toutefois tenir compte qu'il s'agit d'un taux établi avant impôts.
Une formation appréciée
Les grands principes étant acquis, Alain Lajoie a passé une partie de la journée à les illustrer. Bien que certains participants auraient souhaité consacrer une partie plus importante aux cas pratiques, la formation fut appréciée.
Me Joanis pratique en litiges et sa clientèle provient pour près de la moitié du milieu corporatif. «Je détiens un baccalauréat en comptabilité, précise-t-il. Je connaissais donc les principes de base; j'ai appris les méthodes d'évaluation. Les analyses d'Alain Lajoie me permettront de mieux comprendre la pensée des évaluateurs et des comptables.»
Même constat pour Me Evelyne Carole Freeman. «La formation m'a permis de mieux comprendre l'environnement et le langage des experts. Je parviendrai à mieux rendre compte de leurs analyses dans mes plaidoiries.»
Un autre suggère que l'on avise les participants d'apporter leur calculatrice lors des prochaines formations. Instrument très utile dans ce domaine!
«Tous ces principes et calculs ne dispensent pas d'une bonne visite en entreprise, souligne Alain Lajoie. Cela permettra de constater si certaines machines qui, tout en augmentant la valeur de l'actif, sont couvertes de poussière. C'est peut-être le signe qu'elles sont inutilisées. Il en est de même des ressources humaines. Un personnel dynamique a aussi une valeur. La visite permet de mieux connaître l'entreprise que l'on évalue.» *
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