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Pierre Fournier, avocat
Pour répondre affirmativement à cette question, il faut remplir deux conditions: il faut que votre étude subsiste encore en l'an 2000 et il faut qu'une partie importante de vos clients soit encore en affaires à cette date. À deux ans et quelques mois de l'échéance, rien n'est moins sûr.
Selon les intervenants au récent colloque organisé par l'Institut international de recherche sur le sujet, seulement 50 % des grandes entreprises ont commencé à faire face au problème. Gageons qu'une bien plus grande proportion d'avocats ne se sont même pas posé la question aujourd'hui. Et pourtant: d'ici un an, les institutions financières exigeront probablement que vous leur certifiez que vous êtes prêt; en Angleterre, on s'apprête à exiger par statut que les vérificateurs en fassent une note aux états financiers.
L'après 1999
Le problème se résume à ceci. Dans les années 1970 et 1980, la mémoire et l'emmagasinage des données étaient très dispendieux. Les programmeurs devaient réduire l'utilisation qu'ils en faisaient le plus possible. De plus, la rapidité de l'évolution des outils informatiques les sécurisait, puisqu'ils étaient certains que tout ce qu'ils faisaient était temporaire et qu'en conséquence, leurs expédients seraient remplacés bien avant qu'ils ne causent des problèmes. Pour cette raison, ils ont réduit les dates de huit à six positions; au lieu de se lire AAAAMMJJ, celles-ci se lisaient AAMMJJ, puisque tout le monde sait que '85 veut dire 1985. Bien plus, '99 paraissait si loin que plusieurs utilisaient cette même année comme synonyme d'infinité. Cette habitude était tellement enracinée que chez Santé Canada, où plusieurs bases de données avaient des dates à huit positions, les programmeurs utilisaient parfois les deux premiers chiffres à d'autres fins! Malheureusement, l'an 2000 change tout cela; on ne peut soustraire aisément 99 de 00; les fournisseurs d'équipement et de logiciels ont donc créé des machines qui sont incapables de faire le pont et des logiciels qui le font mal. Cela est aussi vrai des micro-ordinateurs que des mini-ordinateurs et des ordinateurs centraux. Et ces puces sont encore en fonction; même les Pentiums qu'Intel livrait en 1996 n'étaient pas tous compatibles à l'an 2000. Les logiciels financiers, les bases de données, les outils d'entretien des fichiers fondés sur les dates de création de ceux-ci sont tous en cause; les immeubles intelligents et semi-intelligents aussi; plus grave encore, les systèmes d'aide à la navigation maritime et aérienne sont également affectés.
Il n'existe pas d'autre façon de s'assurer qu'on est compatible à l'an 2000 que de faire des essais. Malheureusement, la mise en place de ces essais est compliquée par le système archaïque de licences que les fournisseurs ont accordé, qui rendent la simulation de l'an 2000 aléatoire. En tout, on estime qu'aux États-Unis, la facture sera de 300 à 600 milliards de $ U.S. La demande pour les services de programmeurs capables d'effectuer les modifications appropriées fait déjà grimper leurs salaires.
Le problème, c'est que de ne pas le faire équivaut à risquer la survie de l'entreprise. Ceci n'est pas un simple problème informatique. Ceci est un problème existentiel. Nos clients ont signé des contrats qui les obligent bien après le début de l'an 2000; ils ne peuvent simplement fermer leurs portes et recommencer. Nous devons les aider dès maintenant à prévenir les litiges qui s'élèveront certainement lorsque l'an 2000 arrivera. Nous nous devons aussi de regarder nos propres systèmes afin d'être, nous-mêmes, compatibles à l'an 2000.
L'an 2000 constitue aussi une opportunité d'évaluer la fonctionnalité des systèmes en place. En somme, le plus tôt nous nous y mettrons, le plus facile il sera de faire des choix judicieux; une mise à niveau est encore pensable en 1997 ou 1998. En 1999, il serait risqué de modifier en catastrophe tous les systèmes d'une entreprise.
La survie
Mais pourquoi est-ce que j'adresse ce message à des avocats plutôt qu'à des informaticiens? C'est que la survie d'une entreprise n'est pas l'affaire d'une seule section. Le personnel de gestion de l'information est aux prises avec deux problèmes; souvent, ce sont les plus vieux parmi les leurs qui ont atteint les postes de direction; ayant créé le problème eux-mêmes, ils ne sont pas enclins à le reconnaître. Il faut alors une pression externe. Même lorsque ce n'est pas le cas, il n'est pas assuré que la direction donnera à l'an 2000 la priorité qu'exige une date incontournable. La compétition pour les investissements est féroce; seule une évaluation sobre des besoins de l'entreprise, si elle est pour survivre, est susceptible de donner à l'étude du problème de l'an 2000 la priorité qu'elle mérite. C'est là que les avocats, avec la connaissance qu'ils ont des obligations de l'entreprise et de ses droits, sont le mieux placés pour intervenir.
Pierre Fournier est premier conseiller au Barreau de Montréal.
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