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Volume 30 - numéro 1
15 janvier 1998
ACTUALITÉ JURIDIQUE
Avec l'entrée en vigueur de la Loi instituant la médiation, les médiateurs auront à travailler avec une clientèle variée. Or, une forme d'intervention telle la médiation peut-elle venir à bout d'une clientèle coriace pour qui les conflits procurent un tonus identitaire? Avant même de pouvoir répondre à cette interrogation, il faut démonter le rouage complexe dans lequel certains conflits sont installés, et c'est ce que s'est appliqué à faire Diane Germain dans le cadre d'un cours intitulé: «Aliénation parentale ou les conflits chroniques après la rupture», offert par le Service de la formation permanente du Barreau du Québec.
Ainsi, les ruptures d'union entraînent inévitablement des perturbations pour les conjoints ainsi que pour les enfants issus de cette union. Un parcours émotionnel de détachement doit être vécu et la rencontre d'un sentiment de vide et d'angoisse relié à la perte fait partie de ce cheminement qui peut s'avérer cahoteux. Plusieurs personnes aux prises avec une rupture, préfèrent le conflit et l'affrontement plutôt que la reconnaissance du sentiment de perte qu'est le deuil. Derrière cette prise de position, se camoufle ce sentiment de perte, lequel renvoie au sentiment d'impuissance qui, pour bon nombre d'individus, est intolérable. Pour eux, la façon de retrouver le pouvoir perdu, c'est de recourir aux conflits et à l'entretien de la chicane. La chronicité des conflits existe parce que certains partenaires tiennent à ces conflits car « ils procurent un tonus identitaire».
Cette guerre fait rarement des vainqueurs et les alliés tout désignés, voire même les consolateurs, les témoins et les supporters de cet affrontement sont souvent les enfants: «Pour combattre efficacement, voire de la façon la plus acérée, les enfants sont des armes redoutables; l'autre est à coup sûr touché dans son point faible: le lien d'attachement». Ainsi, sous le couvert du rôle parental, les adultes vont se mener une guerre sans pitié pour enfin effriter l'attachement parent-enfant avec comme arme les blâmes et les restrictions de toutes sortes.
Or, la médiation, avec ses techniques de gestion de conflits, peut-elle servir de drapeau blanc à cette guerre sanglante pour qu'enfin s'établisse une coopération parentale où les limites de chacun des univers seront respectées et où l'enfant pourra développer son lien avec ses deux parents.
La médiation peut paraître comme une démarche paradoxale puisqu'elle propose aux ex-conjoints quelque chose qui n'a pas fonctionné auparavant: «s'accorder». Tâche difficile pour plusieurs couples car la dynamique de l'entretien de la discorde demeure essentielle à la rupture. Pour cette clientèle, l'accord entre les parties est alors quasi irréalisable puisqu'elle empêche la rupture d'avoir lieu.
Ces gens qui fonctionnent à l'intérieure d'une telle dynamique, feront désormais partie de la nouvelle clientèle des médiations mandatoires en post-jugement et ce, depuis l'entrée en vigueur de la Loi instituant la médiation. Par conséquent, estime Diane Germain, le médiateur qui est confronté à cette clientèle coriace, doit être conscient de ce qui est sous-jacent à cette incapacité à régler la rupture. Elle indique que l'attitude de base à adopter est la compréhension des raisons sous-jacentes aux conflits, sans toutefois endosser le rôle de thérapeute, bien qu'«on ne peut trancher au couteau la part de thérapie ou de médiation; il y a des deux tout au long de ce processus». Cela dit, Mme Germain présente une approche qui s'adresse à cette clientèle, mais prône aussi la prudence, car l'enjeu c'est l'intérêt de l'enfant.
Chaque conflit a son langage et la chronicisation des conflits après la rupture est tintée de ce qu'a été la source de peines et de déceptions lors de l'union. La rupture qui, en soit est une transition, survient souvent à la suite de transitions, fait remarquer Diane Germain. Que cette transition soit bonne ou non, le fait est qu'elle rende la personne vulnérable puisque c'est une expérience de déséquilibre qui requière une réorganisation de diverses sphères de la vie, soit parentale, sociale, professionnelle et aussi celle des émotions et des attentes envers soi-même et envers les autres. Mme Germain voit dans la transition un débouché vers un changement de comportement et il peut impliquer des conflits, des pertes et des incertitudes, entre autres. Cet état commande des ajustements pour parvenir à un nouvel équilibre. Or, bien des gens ne peuvent affronter la transition et préfèrent maintenir l'ancien équilibre, pour le meilleur et pour le pire. Figer ainsi le mouvement provoque le pire, à savoir des conflits chroniques post-ruptures. «Mieux vaut le conflit que la rupture totale». Ainsi, les gens se gardent en lien à tout prix, déplore Diane Germain, et le prix est élevé pour les enfants aliénés par ce conflit.
Des effets destructeurs
La chronicité du conflit a des effets destructeurs sur les enfants et, selon l'âge de l'enfant, le conflit sera encore plus destructeur. L'aggravation et la chronicisation des conflits après la rupture peuvent mener à l'aliénation parentale. Ce phénomène se retrouve lorsque, sous le couvert du rôle parental, un parent ou les deux utilisent l'enfant à des fins de destruction et d'anéantissement du lien d'attachement et d'identification entre l'enfant et un de ses parents. Bien que présenté sous l'angle du soucie pour le bien-être de l'enfant, cette façon d'agir cause des torts à l'enfant et engendre de sérieux problèmes d'adaptation chez celui-ci. Cette utilisation de l'enfant, que l'on nomme aliénation parentale, vise la destruction du lien de l'enfant. Il se voit ainsi privé d'un lien d'identification à un parent et est poussé à épouser les propos du parent aliénant. Cette dynamique d'aliénation en est une d'alliance où l'enfant n'a d'autre choix que d'y adhérer sinon que de se voir taxé de déloyauté et risquer le rejet. Malheureusement, les parents aliénants sont convaincus qu'ils sont les meilleurs parents et que c'est l'autre parent qui accuse des incompétences parentales. Cette utilisation du lien d'attachement est une façon de prendre le pouvoir sur l'autre tout comme peut l'être le recours à l'argument relatif aux moyens financiers en vue de l'obtention de la garde de l'enfant.
L'aliénation parentale se manifeste par une campagne de dénigrement, d'obstruction des visites, d'annulation d'une partie du nom de famille de l'enfant, entre autres. De plus, certains parents aliénants peuvent réécrire la réalité et peuvent même induire des doutes dans les perceptions de l'enfant.
Dans cette confusion, entre les besoins des adultes et ceux des enfants, la médiation est introduite afin de désintriquer le conflit conjugal persistant et ce, dans l'intérêt du développement de l'enfant. Ainsi, la médiation doit aider le parent à différencier ce que l'enfant ressent de ce que le parent lui-même éprouve. Conséquemment, Diane Germain propose de favoriser les facteurs de protection pour l'enfant et viser l'établissement d'une coopération parentale tout en affermissant les frontières entre l'univers de chacun des parents afin de rétablir le lien biunivoque de l'enfant avec ses deux parents.
Présentée au nom du souci de l'enfant et de l'amour pour celui-ci, une telle intervention peut être suffisante pour que le parent prenne conscience qu'il déchire l'identité de son enfant en activant sans cesse le conflit. En ce sens, le médiateur devra favoriser l'établissement de nouvelles ententes respectant le niveau de développement de l'enfant et sa vulnérabilité. Le médiateur doit tenter d'appliquer une approche de médiation pour aménager les conflits plutôt que de les résoudre car cette clientèle aux prises avec ce type de problématique, ne veut pas régler le conflit, ni en entendre parler.
Les solutions peuvent être difficilement applicables car cette clientèle en est une d'enragée, estime la conférencière. Malgré tout, elle précise que l'intervention doit viser le retrait de l'enfant du centre du litige. Ceci fait, les ex-conjoints doivent être responsabilisés quant à l'adoption de changements d'attitudes en lien avec leur propre souffrance mise à jour et ce, orientés vers le rétablissement du meilleur intérêt de l'enfant. Pour ce faire, il faut en premier lieu définir le problème en des termes concrets, ensuite examiner les solutions déjà essayées pour amener le client à l'opérationnalisation du type de changement souhaité et enfin, mettre en oeuvre des nouveaux moyens, attitudes et aménagements des situations de vie.
Par ailleurs, au niveau d'un encadrement légal, elle précise qu'il faut garder à l'esprit que la garde de l'enfant devrait être accordée au parent qui a une disponibilité émotionnelle et des attentes appropriées auprès de l'enfant. De plus, ce parent ne devrait pas accuser de disfonction psychologique ou toxicologique et des mesures d'accès devraient être élaborées afin de minimiser la possibilité de poursuite des conflits tout autant que le développement d'univers parentaux parallèles. En outre, elle croit que nous en sommes aux balbutiements et que la possibilité de contraindre ces gens à modifier leurs comportements néfastes pour l'enfant, entre autres par des sanctions prononcées par un juge, serait à considérer.
Il est à souhaiter qu'une forme d'intervention telle la médiation puisse venir à bout pour «dépolariser ces hommes et ces femmes qui, en fait, sont des gens extrêmement blessés dans leurs liens d'attachement depuis l'enfance et dont l'identité est fondée sur une immense angoisse d'abandon».
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