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Les avocats dans le monde

Taille d'Hercule, pécule de taille...

Éric Dufresne, avocat
La profession est en pleine mutation. D'ailleurs, le comité sur l'avenir de la profession en faisait état dans son rapport de juin 1996. Ainsi, au même titre que les autres professions, la profession d'avocat est touchée par une série de facteurs qui influencent la pratique du droit : l'internationalisation des activités économiques, la technologie, l'accroissement de la réglementation gouvernementale suivi de la déréglementation, les nouveaux modes de gestion des entreprises, etc. Le rythme de ces changements s'est accéléré ces dernières années et continuera d'aller en s'accroissant. Or, dans ce contexte, beaucoup d'analyses amènent à poser la question de la taille des cabinets. La mondialisation a ses effets ici ... comme ailleurs!

Plusieurs grands cabinets québécois cherchent à accroître leurs effectifs par les temps qui courent1. Ils ne sont pas les seuls sur le globe à voir dans l'expansion de leur personnel le plus sûr moyen d'accroître leur rentabilité. Ainsi, les Français et les Allemands ­ pour ne nommer qu'eux ­ poussent actuellement dans le même sens2. Les plus grands cabinets au monde ­ presque tous issus des États-Unis, du Royaume-Uni et de l'Australie ­ n'ont pas, quant à eux, attendu jusqu'à aujourd'hui pour prendre de l'ampleur. Depuis la fin des années 1970, ils ont mis les bouchées doubles afin d'atteindre la stature fort imposante qu'ils désiraient. C'est qu'être gros peut comporter plusieurs avantages...

Est-ce à dire que les grands cabinets se trouvent forcément et seulement dans les gros pays ?

Gros pays, grands cabinets?

Gros pays et grands cabinets sont loin d'aller toujours de pair, comme on peut le constater en parcourant le tableau Les plus grands cabinets par pays. Certes, il existe une certaine relation entre la valeur du produit intérieur brut (PIB) d'un pays et la taille de ses plus grands cabinets. Ainsi, les États-Unis possèdent les plus grands bureaux de juristes du globe. Ce n'est que logique: leur population est très grosse et leur économie domine le monde. Que le Royaume-Uni détienne des bureaux qui soient parmi les plus grands de la planète ne surprend pas non plus vu l'importance de la City dans l'univers de la finance, du droit anglais et dans les affaires internationales. Ainsi, 31 des 50 plus grands cabinets au monde sont américains3 et 10 sont britanniques4.

Ce qui étonne, par contre, c'est de voir que dans certains pays aux proportions relativement modestes ­ comme l'Australie, le Canada et les Pays-Bas ­ les effectifs des cabinets dominants (en nombre) sont nettement plus imposants que ceux des pays les plus puissants, qui tiennent le haut du pavé dans l'économie mondiale ­ comme l'Allemagne (dont la population et le PIB sont respectivement cinq et six fois plus grands que ceux de l'Australie et des Pays-Bas), la France et l'Italie (d'égale puissance avec le Royaume-Uni), et surtout le Japon (où l'on dénombre seulement quatre cabinets de plus de cinquante avocats)5. Ce ne sont pas là les seuls rapprochements cocasses que l'on puisse faire. Ainsi, l'Italie ne compte-t-elle qu'un seul cabinet de plus de 100 avocats contre trois pour la Suède, qui est pourtant six fois et demie moins populeuse qu'elle.

Petits, les Canadiens?

Le Canada n'est visiblement pas démuni de grands cabinets. Il n'y a qu'à regarder le tableau Les plus grands cabinets par pays pour s'en convaincre. Les avocats canadiens semblent toutefois penser le contraire. Par exemple, nos grands cabinets justifient leur faible expansion à l'étranger par le fait que leur taille ne leur permet guère de se lancer dans les affaires internationales6. Pourtant, des cabinets allemands et français comptant moins d'effectifs sont implantés dans plusieurs pays étrangers. Se pourrait-il que les grands cabinets d'ici aient trop tendance à se comparer à leurs congénères britanniques et, surtout, américains?

Pourquoi grossir de nouveau?

Ce ne sont pas pour réaliser encore d'autres économies d'échelle que les cabinets dominants d'un pays désirent généralement prendre à nouveau de l'expansion. Les raisons évoquées sont davantage d'acquérir la meilleure réputation possible dans un marché de plus en plus concurrentiel, d'offrir à sa clientèle les meilleurs services possibles ­ dans le but de la fidéliser ­, et prendre plus d'ampleur au niveau international. Cela dit, il semble très avantageux d'être de bonne taille. En effet, presque tous les cabinets les plus fortunés s'avèrent être les plus grands cabinets au monde7.

D'abord la qualité des services. Certaines grosses entreprises font des affaires dans l'ensemble de leur pays et veulent que le même cabinet les représente partout où elles se trouvent. Les grands bureaux australiens sont assurément ceux qui ont fait le plus d'efforts pour satisfaire ce désir, établissant, dans les années 1980, d'importants bureaux dans les principales villes de l'Australie. Compétition oblige, et pour offrir le maximum de services, les cabinets australiens ont dû embaucher beaucoup de nouveaux juristes... ce qui explique pourquoi, à l'heure actuelle, l'Australie compte six des plus grands cabinets du monde, malgré une population de seulement 18,1 millions d'habitants.

Un nombre toujours plus grand de clients désire recevoir tous ses services légaux d'une même source, et ne pas avoir à courir d'un cabinet à l'autre. C'est notamment le cas à Paris. Encore conservateurs dans la pratique du droit il n'y a pas si longtemps, les grands cabinets parisiens ont dû rapidement prendre du poids et développer de nouveaux services. À un point tel que, présentement, « Paris est l'un des marchés juridiques les plus développés au monde »8. La concurrence y est devenue particulièrement forte. Pour y faire face, les grands bureaux ont soit élargi leurs champs de pratique, soit étendu la gamme des services offerts dans leur domaine de spécialisation. Ainsi, l'étude Gide Loyette Nouel peut maintenant, grâce à ses 250 avocats, couvrir avec succès presque tous les champs du droit des affaires : du droit bancaire au droit du travail, en passant par les fusions et acquisitions. À l'opposé, le bureau Francis Lefebvre a concentré toutes ses énergies dans le domaine de la fiscalité. Ses 234 juristes sont devenus « les rois de la fiscalité », de dire un avocat français. Ce faisant, ils ont acquis une importante réputation en France, un avantage recherché pour un cabinet de grande taille.

La réputation

Pour les études d'avocats, la réputation est de première importance. Cela tient au fait que les clients sont, fondamentalement, incapables de mesurer objectivement la qualité de l'information et des services qu'ils reçoivent. Pour se prémunir contre les mauvaises surprises, ils se rabattent sur la réputation de leur fournisseur et sur la place qu'il occupe dans le marché. Les clients corporatifs se sentent particulièrement à l'aise avec les grands cabinets, dont les noms bien connus sont, pour eux, un gage de prévisibilité et de qualité9. Et si cela est vrai au plan national, ce l'est encore plus au niveau international.

Accroître sa réputation est la première raison pour laquelle bien des fusions entre les gros bureaux d'avocats se sont réalisées en Allemagne, au cours de la dernière décennie. Plus grande est la taille d'un cabinet, plus grande est sa réputation10. À preuve, les entreprises germaniques ont de plus en plus tendance à ne faire affaires qu'avec des cabinets comptant des centaines d'avocats. D'ailleurs, les avocats allemands se sont eux-mêmes mis à croire que the bigger is the better.

Mais ce n'est pas là la seule raison de la rapide croissance de leurs principaux cabinets, plutôt modestes jusque-là. À l'instar de leurs congénères australiens, les grands cabinets germaniques ont décidé, eux aussi, d'offrir des services dans les principales villes du pays, augmentant par le fait même leurs effectifs. Sans compter que, événement rarissime s'il en est un, l'établissement prochain du gouvernement fédéral à Berlin les oblige à s'installer dans la nouvelle capital, appelée à devenir le principal centre légal et politique du pays. Power attracts power...

Les plus grands cabinets par pays

États-Unis : population : 269,4 millions de personnes P.I.B. : 7 263 milliards $
1- Baker & McKenzie = 1998 avocats
2- Jones, Day, Reavis & Pogue = 1152 avocats
3- Skadden, Arps, Slate, Meagher & Flom = 1109 avocats
4- Morgan, Lewis & Bockius = 844 avocats
Royaume-Uni : population : 58,1 millions de personnes P.I.B. : 1 135 milliards $
1- Clifford Chance = 1473 avocats
2- Eversheds = 764 avocats
3- Linklaters & Paines = 759 avocats
4- Freshfields = 705 avocats
Australie : population : 18,1 millions de personnes P.I.B. : 391,3 milliards $
1- Mallesons Stephens Jaques = 782 avocats
2- Clayton Utz = 622 avocats
3- Minter Ellison = 588 avocats
4- Phillips Fox = 511 avocats
Canada : population : 29, 7 millions de personnes P.I.B. : 577,8 milliards $
1- Mc Carthy Tétrault = 611 avocats
2- Blake, Cassels & Graydon = 350 avocats
3- Mc Millan Bull Casgrain = 321 avocats
4 Stikeman, Elliott = 300 avocats
France : population : 58,3 millions de personnes P.I.B. : 1 548,2 milliards $
1- Fidal = 1080 avocats
2- Gide Loyrette Nouel = 295 avocats
3- Bureau Francis Lefebvre = 234 avocats
4- Archibald Andersen = 138 avocats
Pays-Bas : population :15,6 millions de personnes P.I.B. : 393,7 milliards $
1- Loeff Claeys Verbeke = 478 avocats
2- Nauta Dutilh = 384 avocats
3- Stibbe Simont Monahan Duhot = 365 avocats
4- De Brauw Blackstone Westbroek = 305 avocats
     
Allemagne : population : 81,9 millions de personnes P.I.B. : 2 361 milliards $
1- Oppenhoff & Rädler = 220 avocats
2- Bruckhaus Westrick Stegemann = 208 avocats
3- Beiten Burkhardt Mittl Wegener = 150 avocats
4- Wessing Berenberg Gossler Zimmermann Lange = 130 avocats
Espagne : population : 39,7 millions de personnes P.I.B. : 586,2 milliards $
1- J&A Guarrigues, Andersen y Cia SRC = 500 avocats
2- Cuatrecasas Abogados = 262 avocats
3- Price Waterhouse = 112 avocats
4- Uria & Menendez = 104 avocats
Suède : population : 8,8 millions de personnes P.I.B. : 253,8 milliards $
1- Advokatfirman Vinge = 127 avocats
2- Lagerlöf & Leman = 125 avocats
3- Mannheimer Swartling = 124 avocats
4- Advokatfirman Lindahl = 68 avocats
Italie : population : 57,2 millions de personnes P.I.B. : 1 203 milliards $
1- Pavia e Ansaldo = 120 avocats
2- Chiomenti = 80 avocats
3- Gianni Origoni & Partners = 70 avocats
Autriche : population : 8,1 millions de personnes P.I.B. : 228,8 milliards $
1- Heller, Löber, Bahn & Partners = 50 avocats
2- Weiss-Tessbach = 44 avocats
3- Schönherr, Barfuss, Torggler & Partners = 38 avocats

« Brasse-camarade dans les bureaux d'avocats », Yves Boisvert, La Presse, décembre 1997.

La plupart des données et renseignements exposés dans cet article sont tirés d'articles parus dans la revue International Financial Law Review

Ces données sont tirées de l'article « Setting the law firm », International Financial Law Review 50, novembre 1997, p.16.

Le Canada n'en compte qu'un seul, McCarthy Tétrault, au 22 ème rang .

Pourtant, avec un PIB de 4 597 milliards $, l'économie du Japon (d'une population de 125 millions d'habitants), se situe au deuxième rang mondial devant l'Allemagne (troisième), la France (quatrième) et l'Italie (cinquième). Le Québec compte, à lui seul, trois fois plus de bureaux de plus de cinquante avocats que le Japon. Huit cabinets québécois comptent plus de cent avocats.

C'est ce qui est affirmé dans le rapport 1992 Impact de l'unification du marché européen, Services professionnels et d'expert-conseils, Avocats d'affaires et experts-comptables, Affaires Extérieures et Commerce Extérieur, mai 1990); et repris dans le rapport du Barreau La pratique du droit au Québec et l'avenir de la profession.

Lawyers abroad: The Internationalization of Legal Practice, Debora L. Spar, California Management Review, printemps 1997, p.8.

Citation tirée de l'article « Big six make the running in a tight french field », International Financial Law Review, août 1997, p.33.

Idem, note 7.

10 Idem, note 7.

 

 
 

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