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Éric Dufresne, avocat
Au cours des dernières années, les grands bureaux de comptables -- en particulier ceux que l'on désigne comme les six grands1 -- n'ont cessé d'intégrer dans leurs rangs des conseillers juridiques. À un point tel que certains grands cabinets d'avocats sont inquiets et craignent de perdre une part de leur clientèle. Leurs appréhensions sont-elles fondées? Les bureaux de comptables ont-ils les atouts nécessaires pour ébranler le marché des grands cabinets d'avocats?
C'est un fait confirmé que les comptables possèdent plusieurs avantages sur les grandes études légales traditionnelles2. Et parmi ces études légales, plusieurs commencent à s'en rendre compte. « Je pense que quiconque ne considère pas les comptables comme des concurrents sérieux est légèrement idiot », lançait récemment un avocat principal d'un grand bureau londonien au magazine International Financial Law Review (IFLR)3. « Visiblement, ils sont disposés à consacrer des ressources significatives pour atteindre un objectif stratégique. »
Et c'est là où résident leurs premiers atouts : les ressources. Ils en ont, beaucoup plus que les grands cabinets juridiques. Chacun des six grands emploient des dizaines de milliers de personnes à travers le monde. Et leurs moyens financiers sont à l'avenant. En outre, ils ont toute liberté d'imposer leur nom par la réclame et leurs services par la mise en marché. Et ils ne s'en privent pas!
Partant, l'image publique des comptables semblent être, dans bien des pays, bien meilleure que celle des avocats. Par exemple, en Australie, selon l'ancien président de la Law Council of Australia4, « la majeure partie du travail qui était faite par les avocats, dans le bon vieux temps, a été perdue au profit d'autres professionnels [dont, au premier chef, les comptables] qui sont perçus par l'Australien moyen comme étant en mesure de faire les choses mieux ou tout aussi bien, ou simplement à meilleur marché. »
La situation ne semble pas différente en Italie, où ailleurs dans le monde, où les services juridiques des comptables sont appréciés dans la mesure où ils font partie de contrats globaux : « Je ne pense pas qu'ils [les comptables] puissent offrir le même niveau de qualité [de services que les avocats], mais aux yeux des clients, ils offrent, au point de vue financier, des contrats globaux (packages) bien commodes », de faire remarquer un juriste italien au IFLR lorsqu'interrogé sur les défis auxquels doivent faire face ses confrères et consœurs5.
De nouveaux créneaux ... et du marketing
Outre la mise en marché, les bureaux de comptables ont également su développer de nouveaux créneaux... qu'ils ont pris soin de publiciser. En Australie et en Nouvelle-Zélande, par exemple, les avocats ont été littéralement battus à leur propre jeu par les comptables, qui se sont forgés de nouvelles spécialités dans les champs d'activités limitrophes aux deux professions: avis dans la gestion des affaires, ressources humaines, transactions internationales, analyses stratégiques... Une situation qu'il sera difficile de renverser, estime le président de la New Zealand Law Society dans une entrevue accordée au IFLR. « Ils sont littéralement des années devant nous dans la façon qu'ils ont d'analyser les marchés et de se créer de nouvelles niches. Les comptables ont été particulièrement créatifs pour répondre aux désirs des clients qui veulent obtenir des solutions constructives, tandis que nous nous limitons trop souvent à un unique remède, dispendieux et qui prend du temps : le litige. »
La force de leur marketing ne s'arrête pas là. Leurs relations avec les clients et leurs capacités d'intégrer en un tout des services de différentes natures sont, aux dires d'un praticien danois interrogé sur la question6, meilleures que celles des juristes. « Les avocats devraient respecter les comptables qui ont bien mieux fait pour rendre leur production uniforme et transformer leur discipline. Les comptables ont également comme avantage d'avoir avec les clients des contacts plus réguliers et naturels que ceux qu'ont les avocats. »
Qui plus est, les six grands sont en train de se bâtir un atout supplémentaire à partir de ceux qui viennent d'être identifiés : ils sont, de l'aveu même du directeur général de KPMG, à mettre sur pied des guichets uniques dans lesquels ils pourront satisfaire à tous les besoins globaux de leurs clients internationaux en matière de comptabilité, de conseils de gestion et d'avis légaux. C'est ce que désirent maintes entreprises, estime d'ailleurs un avocat de Coopers & Lybrand CLC Juridique et Fiscal7 à Paris. « Un avis multidisciplinaire constitue pour les clients une valeur ajoutée. Notre capacité à conditionner8 un avis nous procure une avance. Les avocats des cabinets traditionnels sont moins bons [que nous] pour travailler de concert avec d'autres professionnels. »
Leurs champs de bataille
Ces atouts rendent les comptables particulièrement concurrentiels dans certains domaines légaux, à commencer par la fiscalité. Le secteur fiscal constitue leur principale tête de pont pour pénétrer le marché légal.
Ainsi, en Australie, les fiscalistes des bureaux de comptables volent passablement de clients aux cabinets d'avocats en tarifant des honoraires moins élevés, en démythifiant le jargon légal et en standardisant la paperasse. Dans plusieurs autres pays, les six grands se sont carrément accaparés du secteur de la fiscalité. En Finlande, par exemple, ils ont outrageusement développé le domaine du droit fiscal au point où les bureaux de comptables emploient presque tous les avocats fiscalistes du pays. Il en va de même en Suisse et en Espagne. Les six grands possèdent déjà la part du lion dans le domaine de la fiscalité helvétique et les avocats espagnols auraient perdu, dit-on, 70 % du marché de cette spécialité.
Les avocats auraient également perdu du terrain dans l'immobilier et le financement, en droit bancaire et du travail, au niveau de la réorganisation d'entreprises et des transactions de moyenne ampleur, ainsi que dans leurs relations avec les compagnies de taille intermédiaire. Au Danemark, par exemple, les avocats de province ont beaucoup souffert depuis qu'ils ont perdu le monopole des transactions immobilières, début 1997.
Les avocats espagnols auraient, quant à eux, été privés d'environ 20 % du travail attaché au droit du travail. En France, un nombre appréciable d'entreprises de taille moyenne n'hésitent pas à recourir aux six grands pour combler leurs besoins légaux.
Leurs limites
Malgré tout ce qui précède, il se trouve encore une kyrielle d'avocats pour ne pas prendre au sérieux la concurrence offerte par les comptables au plan légal et ce, même s'ils reconnaissent que ces derniers disposent d'atouts intéressants.
S'il est vrai que les grands bureaux de comptables ont de ressources importantes dans le secteur de la fiscalité, comme en Finlande, les services juridiques autres qu'ils offrent, là comme ailleurs, se résument souvent à bien peu de choses, estiment plusieurs. Et même dans le domaine fiscal, les avocats ne se sentent pas tous pareillement menacés. Aussi, la menace des comptables est très différente d'un pays à l'autre, expliquait récemment un des dirigeants du plus gros cabinet du Bénélux, Loeff Claeys Verbeke (478 avocats), au International Financial Law Review. « En Belgique, nous rivalisons et collaborons avec les comptables dans le domaine fiscal depuis des années. La menace est plus durement ressentie en Hollande parce qu'il n'y a pas eu, dans le passé, de concurrence dans le secteur fiscal. Si vous êtes compétent et que vous savez vous organiser, vous serez en mesure de lutter. »
Si les six grands cabinets de comptables ont fait une percée auprès des moyennes entreprises à titre de « clients légaux », ils peuvent difficilement attirer à eux les très grandes entreprises (les blue-chip companies), la qualité des services de leurs professionnels du droit étant moindre que celles des avocats des cabinets traditionnels, notamment des plus grands. En fait, les cabinets de comptables sont rarement en mesure d'attirer les bons candidats. Ils n'ont que trop peu à offrir aux avocats de prestige en termes de carrière et de perspectives d'avenir satisfaisantes. Ils recrutent un ou deux gros noms mais le reste se compose habituellement d'avocats qui n'ont pas connu de succès dans les cabinets légaux. Et pour les étudiants réellement talentueux, il n'est pas question d'entreprendre une carrière dans un bureau de comptables.
Et puis, de dire un avocat au IFLR lorsqu'interrogé sur la percée des comptables dans le domaine légal : « La consultation légale, c'est différent de la comptabilité9. Il est bénéfique de posséder des connaissances multijuridictionnelles lorsqu'on dresse les comptes d'entreprises internationales, mais il est rare, même au niveau des transactions internationales, d'avoir besoin d'une expertise légale dans plusieurs juridictions. »
Aussi, si les grands cabinets comptables ont une longueur d'avance dans la mise en marché, l'écart s'est tout de même rétréci ces dernières années : les règles interdisant aux avocats de faire du marketing ont été relâchées dans beaucoup de pays.
Enfin, aux yeux d'une constellation de juristes, le principal problème auquel les six grands bureaux de comptables devront éventuellement faire face est celui des conflits d'intérêt. « L'intégrité d'un cabinet juridique est une chose importante. Je ne suis pas sûre qu'il est dans le meilleur intérêt des clients d'avoir leurs comptables, leurs consultants [en gestion] et leurs avocats dans un même bureau », confiait une avocate d'Oslo au International Financial Law Review. « Personne n'est plus libre d'être critique qu'un avocat dans un cabinet indépendant. »
Un avis notamment partagé par les barreaux de Belgique et du Luxembourg, qui estiment que le travail des avocats est d'être partial, tandis que celui des comptables est d'être impartial. Par conséquent, les deux professions se marient mal10.
Les données du tableau accompagnant l'article de Me Éric Dufresne sur le même sujet, dans l'édition du 15 septembre dernier, « Des comptables internationaux friands de services juridiques : la menace est-elle sérieuse ? », et faisant état des avocats fiscalistes et non-fiscalistes travaillant pour les grands cabinets de comptables dans le monde, ont été tirées de l'article « The big six move in » du International Financial Law Review de novembre 1997.
1 Les six grands cabinets internationaux sont Arthur Andersen, Coopers & Lybrand, Price Waterhouse, Ernst & Young, KPMG et Deloitte Touche Tohmatsu.
2 C'est-à-dire non liés à d'autres catégories de professionnels.
3 Citation tirée de l'article « UK lawyers enjoy the boom but face new competion », International Financial Law Review (IFLR), avril 1997, p.37.
4 Citation tirée de l'article
« Australian and New Zealand lawyers face up to accountants », IFLR, juillet 1996, p.23.
5 Citation tirée de l'article « Italian lawyers meet challenge of competition », IFLR, décembre 1996, p.32.
6 Citation tirée de l'article « End of the line for cosy Danish closed shop », IFLR, juillet 1997, p.45.
7 Citation tirée de l'article « The big six move in », IFLR, novembre 1997, p.25.
8 Traduction du verbe anglais to package. Conditionner: pourvoir une chose des qualités requises par sa destination (Le Petit Robert).
9 Citation tirée de l'article « US firms embrace English law capability », IFLR, avril 1997, p.30.
10 Renseignements extraits de l'article « Benelux lawyers join forces to compete », IFLR, novembre 1996, p.35.
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