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Depuis que je fais du patin à roues alignées, ma vie a changé. D'avril à octobre, parfois même début novembre, je vais jouer dehors. J'ai toujours adoré l'automne, ma saison préférée, celle où je peux faire croire, grâce à une recette infaillible de marinade aux poires et aux pêches, que je sais cuisiner. Saison où encore, je vois un calendrier défiler dans ma tête, des enfants balancer leur sac d'école sentant bon le cuir neuf, la boîte à lunch qui bringuebale sur leurs petites jambes. Les petits garçons n'osent pas dire qu'ils ont un peu peur de l'école, les petites filles refusent, boudeuses, de revêtir leur ciré à carreaux avec un capuchon, ça ne fait pas assez Spice Girls.
Saison bien sûr des rêveries au coin du feu, cliché sans doute, mais si aimable et conforme à l'invite des premiers frissons à rentrer se faire une tasse de thé, les chats qui ronronnent soulèvent un moment leur museau et reniflent le temps qui passe et l'humain qui vient troubler la quiétude de l'après-midi. Mes chats sont snobs, ils choisissent les plus beaux endroits pour se reposer, et me laissent pour tout partage les chaises de bois de la cuisine, avec les sièges en babiche.
J'ai le vague à l'âme, c'est aussi la saison. Autant j'aime octobre, autant j'appréhende novembre, ce mois sans feuille et sans neige, aux journées si sombres, quand il faut ranger ses Rollerblades. Même le Parc des Îles semble me dire de m'en aller, ça fait deux fois que je dérape sur la piste Gilles Villeneuve, mes patins s'accrochent dans des feuilles mouillées, ça devient périlleux. Fini les balades de début de soirée autour du bassin Olympique, j'y ai vu deux renards, beaucoup de canards et de hérons et quelques (très) beaux garçons peut-on croire que le centre-ville est à cinq minutes?
C'est le temps de l'année où je lis le plus. Je me suis juré que je relirais le dernier Badinter, parce que c'était trop dense à la première lecture. Sauf que ce n'est pas réjouissant, c'est même assez horrible, de cette horreur tranquille encore plus dérangeante parce qu'elle se déroule dans la routine quotidienne. Un point de vue nouveau sur l'Occupation: le comportement des avocats des barreaux français de 1940 à 1944, quand les autorités de Vichy demandaient aux bâtonniers de l'époque de désigner les avocats juifs qui avaient
« mérité » de faire partie du
2 % à titre d'avocats, puisque cette profession devait être
« épurée » de ses membres appartenant à la religion juive. Vous imaginez le climat, le bâtonnier de Paris acheminant les demandes d'exception au Maréchal Pétain, faisant valoir les hauts faits d'armes de certains des confrères, dont la plupart ont perdu le droit de pratiquer. Eux dont les familles étaient venues en France pour vivre libres, se retrouvaient la cible d'une législation raciste, au pays des Droits de l'Homme.
Le livre de Me Badinter se lit bien, pas d'état d'âme, pas de jugement de valeur, un récit très simple, avec extraits de journaux de l'époque, et la reproduction des avis du Conseil de l'Ordre sur les requêtes des avocats qui se réclamaient de l'exception. Ce n'est pas une lecture facile, mais elle est nécessaire, pour qui n'est pas convaincu que les avocats sont des piliers inébranlables de la Justice et de la Vérité. Il faut apprendre de cette lecture, que la lâcheté est bien ancrée dans la nature humaine, et que cette époque de tourmente a vu autre chose que des comportements tout noir ou tout neige: beaucoup de gris. À la fin du livre, j'essaie d'imaginer la même chose, chez nous, le dilemme imposé par un diktat où le fusil est toujours pointé sur le réfractaire: aurions-nous su voir, aurions-nous tous été des héros?1
Décidément, il fait un peu froid. Je réchauffe mon thé, auquel je rajoute toujours un clou de girofle et un zeste d'orange2. Mes chats font le gros dos, ils veulent sortir et se retrouvent tous les trois à gratter devant la porte. Mes marinades menacent de coller, ma réputation est en jeu. Je remplis les bocaux Mason, la couleur est jolie. Avec le gigot d'agneau et le rôti de veau, j'aurai bien du succès. La préparation des cours pour l'École du Barreau s'en vient. J'ai hâte de revoir les étudiants, les petits nouveaux auxquels je ne peux pas ne pas m'attacher, chaque année. Leur inquiétude m'émeut toujours, je leur dirai de ne pas s'en faire, une peine d'amour est plus douloureuse que l'année à l'École du Barreau, je le sais trop.
Est-ce qu'il fait assez beau pour aller marcher dans les feuilles, celles qui restent, avant que le maître de céans ne les ramasse pour abriter les rosiers pour l'hiver? Ça fait chrr chrr sous les pas, et ça soulève l'odeur de pourriture parfumée des feuilles, j'aime. Je pense avec un peu d'angoisse qu'il faudrait que je remette un mémoire pour la Cour d'appel lundi en huit. Je regarderai mon agenda tantôt, pas maintenant, je suis bien dans la fin du jour, il est 5 heures, tantôt l'homme va rentrer et me demander si je veux aller faire un tour près du lac, avant que n'arrive l'heure bénie du scotch. Il est bon à ce temps-ci de l'année. Pour moi ce sera un petit drink féminin, un spritzer tiens, ça me rappelle de beaux souvenirs.
1 Un antisémitisme ordinaire, Vichy et les avocats juifs (1940-1944), Robert Badinter, Éditions Fayard, 1997.
2 Si je n'ai pas sous la main le Constant Comment de Bigelow, bien sûr.
* Chantal Sauriol est membre du comité de communications avec les membres du Barreau de Montréal.
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