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Le commun des mortels nous a souvent traités, nous disciples de Thémis, de loquaces, d'incompétents, d'ignorants, de négligents, de flemmards, de paresseux, et j'en passe. Ce n'est pas tout à fait à tort que nous nous sommes forgés au fil des années cette robuste considération. Cependant, j'estime que la misère humaine que nous côtoyons tous les jours que Dieu fait pour nous, ignore encore l'organisation et la complexion de cette machine judiciaire avec laquelle nous sommes appelés à fignoler. Voyez-vous, cette androïde nous est livrée sans mode d'emploi ou encore avec un mode d'emploi qui varie selon l'humeur et la fantaisie des fonctionnaires des palais ou, selon leurs prétentions, au gré des coupures budgétaires, ce qui explique l'engorgement des causes devant les différentes cours, l'atterrissage de dossiers incomplets devant les magistrats, l'apparition miraculeuse de pièces inconnues ou encore leur anéantissement, la disparition faramineuse de dossiers sans explication ni justification ou autre, dans les coulisses et les couloirs des palais.
Afin que je ne sois pas vitupérée d'offense, de calomnie, de diffamation et d'accusation, je vous raconte ici l'itinéraire d'une cause de divorce conjoint au Palais de justice de Montréal.
En avocate diligente, compétente et savante que je suis, je file courageusement et vaillamment, le 12 mars 1998, mon dossier sous le bras, au Palais de justice de Montréal m'acquitter des frais judiciaires pour avoir ainsi droit à un timbre judiciaire et m'emparer d'un numéro de cour. Avant de lancer le tout dans cet archaïque et suranné coffre couleur chocolat avarié de bas de gamme, je vérifie la présence de toutes les pièces versées au dossier et surtout et particulièrement l'existence de cette célèbre convention sur les mesures accessoires que j'ai réussie dignement et noblement à pondre sans avoir recours aux divers modèles existant sur le marché et sans aucune imitation.
En mai 1998, une fonctionnaire, que je ne nommerai pas, sort de son sommeil hivernal pour m'annoncer que la cause chère à mon coeur sera entendue... fin juillet 1998, le tribunal désirant entendre les parties. Je sonde la patience de Madame et tente de négocier une date moins lointaine mais Madame n'a pas d'autres disponibilités dans son sac. Je me résigne à mon sort.
Début juillet 1998, flairant l'épée de Damoclès, les parties décident, pour l'ultime fois, de modifier leur convention et me voilà encore une fois aux prises avec ma matière grise pour enfanter des nouveautés susceptibles de plaire aux parties. Mission presque impossible accomplie et le tout incluant les fameux formulaires de fixation de pension alimentaires si complexes à mon intelligence limitée, de nouveau déposés dans cette fameuse et antique boîte ternie par le fil des ans.
Le jour J arriva. Bien sûr, il nous fallait poireauter et nous morfondre dans les couloirs austères du palais tout l'après-midi pour qu'enfin la huissière, nous crie comme dans un marché aux poissons que notre tour est enfin arrivé. Le coeur battant la chamade, nous fîmes notre apparition devant son honorable visiblement fatigué, las d'entendre des demandes conjointes en divorce et attristé de les conter.
Son Honorable me fixa comme s'il se demandait ce que je fabriquais chez lui en ce vendredi après-midi. C'est que je n'ai pas, hélas, les moyens d'être ailleurs, votre Seigneurie. Son Honorable brisa la glace et je sentis le plancher se briser sous mes pieds. Je l'entendis me demander ce que je désirais. Ma bouche lui répondit:
- Un jugement de divorce, votre Seigneurie, et mon coeur marmonna, la libération votre Honneur.
- Motif?
- Un an de séparation, lui répliquais-je.
- Madame travaille-t-elle? Y-a t-il des enfants au dossier? Qui en assume la garde? La question du patrimoine est-elle réglée?
Je répondis par l'affirmative mais j'étais indignée.
-J'ai tout expliqué dans ma convention, monsieur le Juge, il vous suffit de la lire.
Le juge me dévisagea. Je me demandai si mon bouton de chemise avait eu l'audace de me lâcher ou si ma face prenait d'autres allures. Et, sur un ton majestueux sa Seigneurie prononça un jugement de divorce et donna acte à la convention signée entre les parties... en avril 97. Décidément sa Seigneurie a jugé bon de mettre mes nerfs à rude épreuve.
- Excusez moi Monsieur, mais ce n'est pas la bonne Convention que vous entérinez, la bonne est celle signée en juillet 1998, c'est celle-ci que vous devriez entériner.
Monsieur le juge, tout confus, tourna et retourna son dossier dans tous les sens mais point de convention de juillet 1998 à l'horizon. Comprenez-vous, c'est que le chemin entre la fameuse boîte et le bureau du juge ou la chambre de pratique est tellement long, difficile et raboteux qu'il est devenu inaccessible et impraticable. Je remis une copie au juge qui, manifestement gêné, lut la convention avec la vélocité de l'éclair avant de l'entériner et d'ordonner aux parties de s'y conformer.
Par pitié, Monsieur le juge, et de grâce, prenez donc le temps de lire ma convention car savez-vous, ma Convention, je l'ai préparée, composée, fignolée, travaillée, parachevée, soignée, arrangée, parée et modifiée, avec tant de passion et d'ardeur pour qu'elle soit digne de faire partie des chef-d'oeuvres des archives judiciaires. Mais... vous n'avez pas le temps, il faut que ça roule, vous avez trop de causes à entendre, vous êtes peu assisté, débordé et crevé, vous avez probablement chaud, vous pensez à votre fin de semaine, et puis, ma convention tout compte fait, ne changera rien à votre vie de magistrat, vous en avez vu d'autres et bien tant pis pour moi, la prochaine fois je copierai un modèle que je vous soumettrai, tout compte fait, il n'y aurait pas grande différence.
Le temps qui m'était alloué était terminé mais je restais là, plantée devant sa Seigneurie.
- Excusez moi Monsieur le juge, mais dans ma convention, j'ai inséré des clau-ses qui peut-être seraient contraires à l'ordre public. Les clauses 2 et 3, vous pourriez peut-être les regarder de plus près, parce que voyez-vous, il est vrai que je suis une avocate, comment vous expliquer, débutante, mais la Loi a été modifiée récemment, de plus, il n'y a pas eu de précédents en la matière et je ne sais pas trop si c'est légal ce que j'ai écrit, vous devez le savoir vous, vous savez c'est important les clauses 2 et 3.
Un silence tellement lourd s'installa que je crus la fin de ma carrière arriver. Sa Seigneurie, manifestement embêté, reprit ma précieuse convention, jeta un coup d'oeil à mes fameuses clauses, me scruta pour m'exposer gauchement:
- Ah oui, je vois, je comprends ce que vous voulez dire, oui, oui tout à fait, ben bon, écoutez je verrai ça ultérieurement, j'étudierai ces clauses dans mon bureau...
Merci votre Seigneurie de votre compréhension pointue des choses et excusez-moi d'avoir abusé de votre temps! Merci surtout de votre commisération pour les novices!
Fin août 1998, faisant preuve de célérité, curieuse et impatiente de voir comment sa Seigneurie régla la question des clauses 2 et 3 de ma convention, j'appelle au palais.
- Il est rendu où, le jugement?
Du bureau de la secrétaire (partie en vacances, la chanceuse!) de Monsieur le juge, du plumitif au maître des rôles en passant par la division de l'enregistrement des jugements, personne ne semble avoir eu le loisir d'entendre parler de ma cause. Le dossier est quelque part, sûrement, mais savoir où devient un labeur difficile à réaliser pour les fonctionnaires du palais, c'était com-me trop leur demander.
- C'est la faute des coupures, Madame. On ne sait plus où nous en sommes, on a pris du retard, tellement de retard que nous nous demandons comment faire pour nous en sortir. Vous êtes avocate? Alors vous devez savoir que nous vivons des coupures par ici. Vous pouvez toujours vous plaindre! Appelez le directeur du palais!
Je ne veux pas me plaindre, j'entends des plaintes à la journée longue, et puis vos coupures, je n'y peux rien. Je veux mon jugement puisqu'il y a eu jugement que j'ai entendu. Je ne suis pas devenue ni folle ni aliénée bien que je pratique une profession de fous et d'insensés.
Mais j'ai beau crier et hurler, point de jugement, c'est comme vociférer à boire dans un désert. Personne pour vous entendre et personne pour vous abreuver à la différence que, dans un désert il n'y a pas eu des coupures d'eau. Aux palais de justice, il y a eu tellement de coupures que je me demande si la justice un jour ne sera pas coupée elle aussi! Alors de grâce, ne nous traitez plus de tous les noms, ayez pitié et priez pour nous afin que nous restions, malgré ces embûches, ces estafilades, ces coupures et ces blessures, les fidèles serviteurs et humbles défenseurs de vos honorables causes!
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