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Les avocats dans le monde-2

N'est pas gros bonnet qui veut

Éric Dufresne, avocat

Les mégacabinets possèdent des avantages économiques certains par rapport aux bureaux d'avocats plus petits : ils offrent plusieurs spécialisations, voire des spécialisations les plus économiquement rentables, à des clients relativement importants, plus fortunés et qui gèrent des dizaines de dossiers... Les plus grands cabinets du monde ­ qui ont, dans l'ordre, la nationalité américaine, britannique, australienne, canadienne, hollandaise, française et allemande ­ sont assurément les plus fortunés. Cela dit, n'est pas gros bonnet qui veut. La structure de marché de certains pays, la culture, la tradition légale et la population totale sont autant de barrières qui peuvent restreindre l'essor des cabinets.

Tels pays, tels cabinets

Il existe une certaine relation entre la valeur du produit intérieur brut d'un pays (PIB) et la grosseur de sa population, d'une part, et la taille de ses plus grands cabinets, d'autre part. Qui dit petite économie dit forcément petit marché de consommateurs, et surtout, nombre limité de grandes entreprises. Ainsi, les quatre pays scandinaves, qui comptent tous moins de 10 millions d'habitants, ne pourront jamais avoir de cabinets aussi développés que ceux des pays membres du G-7. En Scandinavie, seuls quatre cabinets emploient plus de 100 avocats, dont trois en Suède1.

Mais, d'autres fois, c'est la structure de marché qui, dans certains pays, explique le mieux la petitesse des cabinets2. Dans plusieurs États, le marché juridique national est morcelé. Des différences de régimes juridiques, de langues et de mentalités entre les diverses parties d'un pays, peuvent constituer autant de barrières qui restreignent l'essor de ses cabinets.

La Suisse en est sûrement le meilleur exemple. Elle est divisée en 26 cantons très autonomes et est partagée en plusieurs groupes linguistiques; l'allemand et le français étant les deux groupes principaux. Le marché est pour le moins fragmenté et offre des différences importantes de fonctionnement3. « Il y a de grosses différences entre Genève et Zurich. Les différences se situent non pas au niveau du droit substantif mais plutôt des règles de procédures. Il n'est pas facile pour un avocat de Genève de plaider à Lucerne ou à Bâle. »

En fait, pour beaucoup d'avocats, les différences de mentalités et de langues représentent de bien plus grosses barrières que les divergences légales. Dans le cas de Genève et Zurich, « on dirait presque qu'il s'agit de deux pays différents ».4

Cultures et langues...

Les avocats espagnols sont confrontés, eux aussi, à des barrières culturelles et de langues5 qui les empêchent de s'établir dans toute l'Espagne. Ainsi, « en Catalogne, les cabinets qui connaissent le plus de succès sont catalans », faisait valoir un avocat espagnol6 au International Financial Law Review de novembre 1997. Il est difficile de percer leur marché ­ Barcelone en tête ­ parce que la région est férocement indépendante et que beaucoup d'hommes d'affaires locaux préfèrent parler catalan.

Etrangement, même si le Canada et le Québec présentent également des différences culturelles, de droit et de langues, ce ne sont pas là les principales raisons qui expliquent qu'à peu près aucun des grands cabinets canadiens ne couvre réellement l'ensemble du territoire national; la seule étude véritablement pancanadienne étant McCarthy Tétreault (qui compte 611 avocats)7. Non, il y a, tout d'abord, que le marché légal canadien est déjà à maturité: il y a une bonne concurrence dans toutes les villes importantes, les cabinets locaux sont compétents et ont développé de bonnes relations avec leurs clients. En outre, les cabinets canadiens privilégient davantage les associations ou les affiliations avec les études d'autres villes que l'ouverture de leurs propres bureaux dans les localités où ils veulent être présents. Enfin, la distance qui sépare les principaux marchés canadiens (par ex., entre Montréal et Vancouver) consisterait un empêchement majeur, selon certains avocats canadiens8. Elle aurait même entraîné la fin de certaines associations entre grands cabinets.

Nombre de grands cabinets américains ont été confrontés à des difficultés similaires quand ils ont essayé d'étendre leurs réseaux au plan national, dans les années 1980. Sauf rares exceptions, ce fut un échec9.

Sophistication et tradition

La taille et la structure de l'économie nationale ne sont pas les seuls facteurs qui limitent la stature des cabinets. Dans certains pays, elle est restreinte par le manque de
« sophistication » des cabinets. L'Italie, l'Espagne et le Portugal seraient de ceux-là. De l'avis de juristes italiens10, « ce sont les méthodes de travail, les méthodes organisationnelles, la rédaction des documents » qui seraient déficientes dans la majorité des cabinets italiens ­ un seul ca-binet italien compte plus de 100 avocats.

Le même reproche est formulé en Espagne, où les avocats ne sont pas aussi dévoués à leurs clients que les avocats des autres pays industrialisés. En comparaison, les clients espagnols auraient généralement droit à des avocats moins expérimentés, disposant de peu de ressources et dont les résultats se feraient longuement attendre. Pour ce qui est du marché légal portugais, il est pour le moins différent alors que seulement cinq à 10 cabinets existent... et on ne parle pas de cabinets strictement légaux, selon les normes anglo-saxones.

La tradition

L'attachement rigide du Barreau d'un pays à l'éthique juridique traditionnelle ­ qui réfrène fermement l'appât du lucre chez ses membres ­ est un autre facteur limitatif. Le Japon est un très bon révélateur de l'incidence que peut encore avoir la tradition sur le développement du secteur juridique d'un pays (seuls quatre cabinets y emploient plus de 50 juristes). L'orthodoxie y règne en maître. Les jeunes bengoshis (juristes japonais) sont, aujourd'hui encore, formés conformément à la vielle coutume qui fait d'eux des serviteurs publics. Les acti-vités des avocats sont confinés aux champs les plus traditionnels de la pratique. En conséquence, le marché légal y est très petit... et les cabinets aussi.

Le plus gros cabinets de la Norvège, Thommessen Krefting Greve Lund , possède 72 avocats ; les deux autres plus gros, respectivement 63 et 62 avocats. La population norvégienne est de 4,3 millions d'habitants et son PIB est 156,1 milliards $. Cent avocats travaillent dans le plus grand cabinet danois, Kromann & Münter, et seulement 34 chez Hannes Snellman, le plus grand cabinet finlandais. Le Danemark et la Finlande ont respectivement une population de 5,2 millions et 5,1 millions d'habitants. Le PIB du Danemark est de 174,7 milliards $ alors que celui de la Finlande est de 123,5 milliards $.

Dans le premier article de cette série (Taille d'Hercule, pécule de taille, volume 30, numéro 11, page 20) nous avons vu que des pays de modeste taille ­ comme le Canada, l'Australie et les Pays-Bas ­ possédaient de plus grands cabinets que les principaux cabinets français, allemands et italiens.

Citation d'un avocat helvétique extraite de l'article « Swiss market in further consolidation », International Financial Law Review (IFLR), novembre 1997, p. 38.

Citation extraite de l'article « Euro-compatibility is Swiss insurance policy », IFLR, juillet 1996, p. 29

En Espagne, pays de 39,7 millions d'habitants, il existe une langue officielle nationale, le castillan, et plusieurs langues officielles régionales : le basque, le catalan, le galicien, le valencien.

Citation extraite de l'article Spanish firms regroup to prepare for a turbulent future, IFLR, novembre 1997, p. 38.

Certains autres bureaux sont quand même assez présents dans l'ensemble du Canada. Seulement leurs effectifs sont concentrés principalement dans une ou deux villes. C'est le cas de Stikeman Elliot dont les 300 avocats sont répartis dans 14 bureaux au Canada, et d'autres bureaux à l'étranger, mais se retrouvent surtout à Toronto (140 avocats) et Montréal (115).

Ces informations sont tirées de deux articles de l'International Financial Law Review: « Canadian firms prepare for foreign invasion » (janvier 1998, p. 33) et « Canadian lawyers look to profit from privatization » (février 1996, p. 29).

Informations tirées de l'article
« Regional activity outpaces international ambitions », IFLR, janvier 1996, p. 25.

10 Informations tirées de trois articles de l'International Financial Law Review : « Italian Lawyer meet challenge of competition » (décembre 1996, p.32), « Spanish firms regroup to prepare for a turbulent future » (octobre 1997, p.38) et « Portugal's lawyers resist accountants' rise » (octobre 1997, p. 49).

 

 
 

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