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Les avocats dans le monde - 3

Économie et services légaux

Éric Dufresne, avocat


La demande de services juridiques enregistrée dans les diverses parties du monde est fonction de bien des éléments, dont celui des facteurs économiques, que l'on retrouve au tout premier rang. L'accroissement du produit intérieur brut, par exemple, est celui qui influence le plus la demande nationale des services légaux. Cela dit, d'autres facteurs sont aussi à considérer, dont la diversité de l'économie régionale et les secteurs de marché desservis par les avocats.

L'évolution du PIB

Le facteur qui influence le plus la demande nationale de services juridiques d'une nation est, sans conteste, l'accroissement de son produit intérieur brut (PIB)1. En fait, les variations de la demande de services juridiques sont largement conditionnées par les variations du revenu réel. Si le revenu réel croît, on assiste alors à une augmentation du nombre de transactions, dont une partie non négligeable requiert, de la part des consommateurs et des entreprises, les services d'un avocat. D'après une étude récente menée pour le compte du Barreau du Québec, les croissances du PIB canadien et du PIB québécois expliquent respectivement 77 % et 71 % de l'évolution du nombre d'avocats canadiens et québécois2.

La crise économique qui a éclaté en plusieurs points du globe au début de la décennie fournit un bon exemple du rapport qui existe entre la croissance du PIB et celle des services juridiques. Cette crise a été douloureusement vécue par maints juristes sur la planète, notamment en Australie et en Nouvelle-Zélande, où elle a entraîné le licenciement d'une multitude d'avocats de cabinets privés. Selon Me Austin Forbes, président de la New Zealand Law Society, cité dans l'International Financial Law Review, « ce fut presque aussi dur que de traverser la grande dépression3 ». Dans certains pays, comme en Finlande, bien des cabinets ne s'en sont pas encore complètement remis même si l'économie s'est stabilisée depuis lors. Par les temps qui courent, « les affaires sont O.K. mais pas brillantes », juge un avocat finlandais4.

À l'heure actuelle, la crise économique qui bouleverse l'Asie commence à être très durement ressentie par certains praticiens de cette région. Elle est proprement catastrophique pour les avocats de la Malaisie: 400 d'entre eux auraient quitté la profession depuis le début de la crise, d'après la Malaysian Law Society5.

Diversification économique

La croissance du PIB n'est toutefois pas tout. D'autres facteurs influent sur la demande de services légaux, à commencer par la diversité de l'économie régionale. Ce sont les juristes œuvrant dans les économies les moins diversifiées qui sont le plus durement touchés par les crises économiques. Ainsi, les avocats texans ont vécu des moments fort pénibles quand les prix du baril de pétrole ont chuté, au début des années 1980: les secteurs immobiliers et bancaires ne furent pas long à suivre celui de l'énergie, menant la région à la catastrophe. Et non seulement l'économie du Texas était-elle peu diversifiée -- gravitant essentiellement au tour du secteur des hydrocarbures -- la clientèle des cabinets se composait essentiellement d'entreprises venant de ce secteur. Une fois ces entreprises mises sur la touche, ils ne leur restait plus grand travail. À l'opposé, la région de Chicago, qui constitue le cœur industriel des États-Unis, dispose d'une économie diversifiée, qui protège ses avocats en amenuisant l'amplitude des cycles conjoncturels.

Positionnement

En matière de services légaux, le secteur de marché que l'on dessert a une réelle importance. Par exemple, le marché légal ne s'est pas écroulé, l'an dernier, en République Tchèque, même si les marchés financiers du pays ont connu de sérieux déboires. « Notre clientèle de base se trouve dans les secteurs industriels et manufacturiers, et ils n'ont pas été réellement affectés par les difficultés des marchés financiers », observait récemment un avocat tchèque au International Financial Law Review 6.

À l'opposé, les juristes du Danemark, qui s'appuyaient largement sur les procédures translatives de propriétés pour vivre, ont beaucoup souffert de la perte de leur monopole sur les transactions immobilières, au début de l'an dernier. Pourtant, l'économie danoise était en bonne santé en 1997. Il aurait été préférable que les avocats danois se repositionnent, plus rapidement qu'ils ne l'ont fait, dans d'autres secteurs. Mais le marché légal danois est encore très conservateur et lent à s'adapter7. Et il en paye actuellement le prix.

Choix économiques et d'affaires

Les stratégies économiques et d'affaires des gouvernements et des compagnies ont également un grand impact sur la demande de services légaux. Les mots fusion, acquisition, privatisation et libéralisation (des marchés) résonnent merveilleusement aux oreilles des avocats du monde entier. Ils adorent quand les gouvernements et les entreprises choisissent d'y recourir. Et pour cause : elles engendrent beaucoup de travail légal. Dans certains pays, elles sont même essentielles pour les cabinets. C'est le cas, entre autres, de plusieurs pays d'Amérique latine, notamment du Brésil, de la Colombie, du Chili et de l'Argentine.

Au Brésil, par exemple, le vent du libéralisme économique souffle particulièrement fort; le pays a unilatéralement libéralisé son commerce, ouvrant toutes grandes les portes au commerce international et aux investissements étrangers. Avant cette libéralisation, les cabinets d'avocats du pays souffraient passablement: la constitution brésilienne de 1988 était discriminatoire à l'endroit des capitaux étrangers et des entreprises étrangères. Depuis que des amendements constitutionnels ont mis fin à cette discrimination, « les compagnies canadiennes, australiennes et d'Afrique du sud ont témoigné d'un prodigieux intérêt [pour le Brésil] », constate un avocat brésilien8. Les avocats chiliens ont pu, eux aussi, profiter des importants programmes d'infrastructures et de privatisation mis en place par leur gouvernement, en plus de bénéficier d'une économie en pleine croissance. Le Chili connaît manifestement un boom économique : « Nous n'avons pas eu de crise depuis 1984 et l'économie a cru de
7 % par année. » 9

S'il y a des avocats pour qui la privation et la libération des marchés furent vitales au cours de la présente décennie, ce sont très certainement les avocats des pays d'Europe de l'Est, anciennement communistes. Ainsi, au début des années 1990, les privatisations furent presque la seule source de travail pour les avocats en Pologne: l'économie du pays, comme celles de ses voisins, s'était grandement étiolée quand le rideau de fer est tombée; aujourd'hui, les choses vont mieux économiquement parlant.

Plusieurs études américaines concluent que le facteur explicatif majeur de la demande de services juridiques est le produit intérieur brut. L'étude la plus complète sur le sujet est celle de M. Pashigian, réalisée en 1977 [Pashigian, Peter B., « The Market for lawyers: The Determinants of The Demand For and Supply of Lawyers », Journal of Law and Economics, (53), 1977 ]. Elle fut confirmée par celle de M. Morgan [Morgan, T..M., « Economic Realty facing 21st Century Lawyers », Washington Law Review, Vol 69: 593, 1994 ].

Le rapport du Barreau du Québec, La pratique du droit au Québec et l'avenir de la profession (Juin 1996).

Citation tirée de l'article « Australian and New Zealand lawyers face up to accountants », International Financial Law Review, p.23.

Citation tirée de l'article « Finnish firms look to restructure », International Financial Law Review, mai 1997, p.37. La récession qui a sévi en Finlande de 1991 à 1995 a été particulièrement sévère.

Information extraite de l'article « Law firms adjust to Asian economic troubles », International Financial Law Review, avril 1998, p.37.

Citation tirée de l'article « Czech lawyers survive in tough market », International Financial Law Review, février 1998, p.33.

Informations extraites de l'article « End of the line for cosy Danish closed shop », International Financial Law Review, juillet 1997, p.45.

Citation tirée de l'article « Latin America opens up ­ slowly », International Financial Law Review, octobre 1996, p.32.

Idem que la note 8.

 

 
 

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