ATTENTION : Les archives du Journal du Barreau vous sont présentées telles qu'elles ont été déposées sur le Web au moment de leur publication. Il est donc possible que certains liens soient non fonctionnels et que certains renseignements soient périmés.

Pour toute question ou commentaire concernant le Journal, communiquez avec journaldubarreau@barreau.qc.ca

Visitez la page officielle du Journal du Barreau sur le site Web du Barreau du Québec.

 

BEAUX MOTS DITS

Albert Mayrand et Red Skelton

Jacques R. Roy*
L'un a rendu l'âme en Californie en septembre 1997. Il se prénommait Red et le jour l'avait vu pour son premier matin en juillet 1913. L'autre toujours vert, après avoir ouvert son bureau d'avocat en 1934, était, le 27 novembre dernier, à l'Université de Montréal, sacré «Conférence». L'un et l'autre étaient amateurs professionnels de beaux mots et de bonnes paroles. Dans son discours inaugurant, là et alors, la première Conférence Albert Mayrand, madame le juge Claire L'Heureux-Dubé a rendu un témoignage senti à «Albert Mayrand: L'homme et son oeuvre». Elle déclarait alors: «Les juristes sont, par profession, d'abord et avant tout des disciples de la langue... Albert Mayrand ajoute encore le raffinement de l'humour, qui trahit l'aisance extraordinaire avec laquelle il manie les concepts juridiques.»

Ces «Conférences Albert Mayrand», dont c'était la première avec, comme auditeurs libres moult étudiants, avocats, juges en chef ou non, auront lieu tous les ans. C'est ainsi que l'auront voulu les diplômés de droit de l'an 1962 avec leur président, Monsieur le juge Michel Proulx, et la faculté de droit pour encourager l'avancement des connaissances juridiques en gardant au coeur, comme le rappelait madame le juge L'Heureux-Dubé en citant Montaigne, que «nous ne sommes savants que de la science présente.»

Amant du théâtre et de Diane

Durant ses années de collège, le jeune Albert Mayrand dont le père, rédacteur en chef à La Presse, publie des vers, se rêve avocat en jouant au théâtre. Très tôt aussi, il aura la réputation d'un redoutable franc-tireur, comme le constatera plus tard Madame L'Heureux-Dubé, il y a quelques années, à l'aube, à l'Île aux Oies pour une chasse aux canards. Ce goût du théâtre, selon madame le juge à la Cour suprême du Canada, amènera le juge Mayrand dans son oeuvre juridique à des allusions à Molière et au théâtre classique. Dans une affaire où il fallait décider si une péripatéticienne pouvait, en remplissant sa contrepartie en dehors du lieu où s'était scellée l'entente entre les parties, se rendre coupable de tenir une maison de débauche, le juge Mayrand écrit: «Les articles 179 et 193 (C.cr.) ne seraient par réalistes s'ils exigeaient que le déroulement de toutes ces phases se produise entre les quatre murs de la maison de débauche et soit soumis aux règles de la tragédie classique: unité d'action, unité de lieu et unité de temps... j'estime que le local... occupé à des fins de prostitution comprend celui où le scénario de la prostitution est composé, même si le dernier acte se joue sur une autre scène.»

Maître sur plusieurs scènes

Albert Mayrand aura su manier avec maîtrise plusieurs instruments de l'orchestre juridique tout au long de sa remarquable carrière comme maître à penser. Il fut avocat, directeur de la Revue du Barreau, professeur de redoutables élèves tels Robert Bourassa, Jean Beetz, Michel Bastarache et Antonio Lamer, qui le soir du 27 novembre dernier, avait tenu à venir à l'Université de Montréal pour conférer à son ancien professeur le titre d'Officier de l'Ordre du Canada.

Madame le juge L'Heureux-Dubé mentionne ensuite dans son hommage à Albert Mayrand dont la princiaple marque de commerce, selon elle, est l'écriture, les titres de quelques-uns de ses textes, certains plus légers, d'autre plus sérieux: L'énigme des fautes simultanées; L'inconvénient d'avoir deux pieds; À quand le trépas du «trespasser»; L'amour au volant et la règle volenti non fit injuria; Figaro et ses obligations de moyen ou de résultat. «Madame le juge continue en déclarant que cet art de la formule, Albert Mayrand en fait preuve aussi dans l'analyse notamment quand il écrit de l'abus de droit: « Le droit que vous avez de vous étirer le bras s'arrête au nez du voisin; allez un pouce au-delà de cette frontière et l'on pourra dire que vous avez commis un abus de droit». Madame L'heureux-Dubé mentionne aussi qu'Albert Mayrand sait utiliser la concision de façon lapidaire quand il écrit de l'égalité en droit matrimonial français: «On se serait attendu à ce qu'en France la Révolution, éprise d'égalité, malmène la puissance maritale et transforme la puissance paternelle. Il y eut des projets mais il y eut aussi Bonaparte.»

Après avoir été avocat, directeur de revue et professeur trente et un an durant, Albert Mayrand fut enfin nommé juge à la Cour supérieure en 1965. Cette troisième carrière allait rapidement s'interrompre quand, en 1969, le ministre de la Justice de l'époque, Pierre Elliot Trudeau, accepte la requête du responsable de la révision du Code civil, le professeur Crépeau, pour qu'Albert Mayrand joigne l'équipe du professeur. En 1974, Albert Mayrand fait un retour à la magistrature, cette fois à la Cour d'appel où il restera douze ans et où le rejoindra en 1979, madame le juge L'heureux-Dubé. Cette dernière révélera dans son discours du 27 novembre que connaissant ma propension à la dissidence, Albert Mayrand m'écrivait récemment, avec l'humour raffiné qui lui est propre: «La dissidence est l'assaisonnement du jugement qui, s'il avait été unanime aurait été fade. Vos dissidences sont de fines herbes qui donnent de la saveur aux ragoûts substantiels servis par la Cour suprême du Canada.»

Un patriarche plantait

En 1986, Albert Mayrand quittera la magistrature. Il est nommé la même année jurisconsulte à l'Assemblée nationale du Québec, chargé d'aviser les députés relativement aux questions de conflits d'intérêts. Dans une fable de La Fontaine, on parle d'un octogénaire qui plantait et à qui trois jouvenceaux demandaient quel fruit de ce labeur le patriarche pouvait recueillir. Ces derniers temps, le noble et vénérable maître Albert Mayrand écrivait un ouvrage intitulé Incompatiblité de fonctions et conflits d'intérêts en droit parlementaire québécois dont on a savouré les fruits lors de la première Conférence Albert Mayrand.

Good night and God bless you

Un autre seigneur des mots, mais cette fois dans la langue d'Edgar Poe, c'est Richard Bernard Skelton mieux connu comme Red Skelton. Ce dernier, dont le père clown dans un cirque mourait avant la naissance de son fils, s'était promis à dix ans, à son dernier jour d'école qu'il gagnerait sa vie avec la parole et les mots en faisant rire les gens. Il est venu à maintes reprises à Montréal dire des mots dans des cabarets. Il débuta à Broadway en 1937, participa à 43 films 20 ans durant, anima une émission à la télévision américaine qu'il terminait par Good night and God bless you: jamais cependant Red Skelton utilisa-t-il dans ses numéros de comédie des mots vulgaires ou triviaux ou à connotation sexuelle. Il pouvait raconter avoir serré la main d'un pickpocket dans la poche de son propre pantalon ou mettre en scène Michel Ange qui, après avoir 17 ans durant peint les plafonds de la chapelle sixtine, se fait demander par le pape: «À quand la deuxième couche».

* Juge à la Cour du Québec

 

 
 

Retour au haut de la page

© Barreau du Québec 1996-2012