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Estimant que nous avions la mine de bénévoles, la directrice du musée nous remet une fiche à l'entrée. Elle demande d'y inscrire notre nom, notre code postal, notre oeuvre préférée de Steinbeck et la pointure de nos souliers. Constatant qu'il y a erreur manifeste sur les personnes, je me porte volontaire pour déclarer que je ne suis pas bénévole mais oiseau de passage à Salinas et que dans notre virée en Californie nos chaussures nous ont conduits à ce nouveau musée consacré à John Steinbeck. La directrice nous explique que ce vendredi soir d'octobre il y a fête dans les locaux du musée pour permettre à ses bénévoles aux pieds agiles de se mieux connaître et s'amuser. Bienveillante, elle nous fait faire une tournée éclair de ce merveilleux musée ouvert depuis trois mois seulement. Avec des extraits de films, avec des accessoires de théâtre, des outils de ranch, avec des manuscrits dont ceux des Raisins de la colère et d'A l'est d'Eden, avec Racinante, le camion utilisé par l'écrivain dans son grand tour des États-Unis en 1962, la personne et l'oeuvre de John Steinbeck né à Salinas en 1902 et récipiendaire du Nobel de littérature en 1962 nous sautent à la tête et au coeur.
Mission impossible
Parlant du mot bénévole on se rappellera que ce mot ne pouvait, jadis, être qu'un adjectif voulant dire: « qui fait quelque chose sans y être obligé et gratuitement ». Avec cette définition, on aurait pu imaginer comme exemple un avocat bénévole oeuvrant à coeur perdu avec une infirmière bénévole pour les veuves orphelines. C'est comme un adjectif seulement, que le petit Robert qualifiait le mot bénévole sans lui attribuer nullement la qualité d'un substantif. On suggérait plutôt d'utiliser le mot volontaire comme nom pour signifier la personne généreuse donnant et semant à tout vent gratuitement. Mais cela faisait un tantinet guerrier, et dangereux, car le nom volontaire signifiait jadis celui qui servait dans une armée sans y être obligé ou qui se proposait pour une mission périlleuse, voire impossible. Depuis 1923, le nom volontaire, aux deux genres, désigne en effet une personne qui offre ses services par dévouement. Quant au mot bénévole, on accepte maintenant, petit et grand Robert confondus, de le consacrer comme nom et de parler d'un ou d'une bénévole.
Un félin blanc dans une nuit d'encre
Après ce détour dans la vallée des mots pour en cueillir de bien beaux dont bénévoles et volontaires, revenons au village de Steinbeck. La directrice du musée, qui avait laissé las ses bénévoles et leur pointure pour un moment pour nous guider dans les dédales de cette exposition permanente dédiée à Steinbeck nous suggère ensuite d'aller visiter à deux pas de là la maison où l'écrivain était né et y avait vécu vingt années durant. Arrivés à la maison, nous n'y voyons goutte tant il fait noir et si ce n'est un chat blanc « banc de neige ». Nous suivons le félin et découvrons qu'il suit une dame venue avec sa fille chercher à la maison de Steinbeck, maintenant convertie en restaurant du midi et où elle oeuvre comme gouvernante, quelques menus victuailles et raisins pour le repas du soir de ses hommes à la maison. Bienveillante, elle nous offre bénévolement de nous faire visiter la chambre où John Steinbeck est né, celle où dormaient les parents de l'écrivain et ses trois soeurs et celle où les visiteurs du soir, après un repas bien arrosé, reposaient leur âme jusqu'au lever du jour le lendemain. Cette dame a connu la soeur cadette de John et ajoute que les propriétaires de ranch des environs n'aimaient point d'amour tendre ce John et ses oeuvres. Ces propriétaires se découvraient dans certains personnages de roman au pays des raisins et des souris. Ils en avaient contre ce socialiste et contre ses descriptions des producteurs californiens. Ses Raisins de la colère en 1939 sont brûlés sur la place publique en signe de protestation. Ce livre est aussi acclamé par la critique populaire. Il est décrété lecture obligatoire dans les collèges de la ville de New York. En Californie cependant, le livre est banni par plusieurs villes à la demande de l'Association des fermiers des environs. Encore de nos jours, ajoute la gouvernante dont la fille un temps s'était éprise d'un garçon de Montréal, les riches fermiers et producteurs agricoles de la région gardent des vallées respectueuses entre eux et le personnage Steinbeck.
Il se souvient
En quittant la vallée de John Steinbeck et de son musée et de ses bénévoles, vers San Francisco, il y avait dans mon souvenir ce vieil homme qui couchait dans une étable avec les chevaux et les souris. Ce vieil homme dont la main avait été tranchée à vif par une machine sur un ranch de la vallée de Salinas. Ce vieil homme qui se faisait discret mais racontait qu'il se souvenait d'un samedi soir. Sur la ferme, il ne recevait que des gages fort modestes avant que sa main ne lui soit retirée. Un samedi soir, il s'en était allé à la ville s'amuser avec des filles de joie, des femmes de vie en buvant de l'eau de vie toute la nuit durant... Il y avait alors brûlé ses gages accumulés des mois et des mois passés.
Cependant, de tous les samedis vécus sur le ranch, le vieil homme ne s'en souvenait nullement sauf de celui-là où il s'était senti vivant à plein régime avec femmes et eau de vie. C'était Jean Duceppe qui avait redonné vie à ce vieil homme à la télévision un dimanche soir. Grâce à de merveilleux acteurs et comédiennes ayant nom Godin, Loiselle, Poirier, Guilbault, Radio-Canada nous avait immergé dans la vallée de Salinas, de ses raisins et de ses colères en présentant la pièce de Steinbeck, Des souris et des hommes.
Le Golden Gate Bridge
de Montréal
Le lendemain de cette soirée des bénévoles et des volontaires du « National Steinbeck Center » de Salinas, en Californie, lors d'une promenade à pieds, deux monuments de San Francisco nous ramènent d'un tremblement d'aile dans la vallée du Saint-Laurent à Montréal. Au sud du Financial de San Francisco, là où les gratte-ciel se donnent rendez-vous avec la baie de San Francisco, s'étire une longue promenade sur front de mer, l'Embarcadero. Depuis le tremblement de terre de 1989 qui a obligé la ville à détruire une autoroute qui longeait la baie, cette promenade attire de plus en plus de badauds et de chalands. C'est sur cette promenade que surgit une impressionnante fontaine de cylindres et de béton qui fait jaillir de l'eau dans toutes les directions. Cette oeuvre colossale en béton a été créée par le sculpteur québécois Armand Vaillancourt. Puis le symbole par exellence de San Francisco se profile à nouveau sous nos yeux. Il ne s'agit point de la forteresse du Pellican, dite Alcatraz en espagnol, ni des brouillards qui maquillent la ville jusqu'à midi, ni des tramways ouverts à tout vent et brouillard, mais du fameux pont suspendu au dessus d'un détroit, construit au temps de la dépression des années trente, le Golden Gate Bridge. Ce pont a été conçu par l'architecte Irving Morrow et par l'ingénieur Joseph Strauss. Ce n'est point en croquant les raisins de la colère mais en dégustant avec allégresse un bon vin de la Californie, qu'on apprend d'une bénévole donnant du temps à Tintin, maison pour enfants à San Francisco que le concepteur du Pont Jacques-Cartier sur le fleuve Saint-Laurent à Montréal est ce même Joseph Strauss.
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