ATTENTION : Les archives du Journal du Barreau vous sont présentées telles qu'elles ont été déposées sur le Web au moment de leur publication. Il est donc possible que certains liens soient non fonctionnels et que certains renseignements soient périmés.

Pour toute question ou commentaire concernant le Journal, communiquez avec journaldubarreau@barreau.qc.ca

Visitez la page officielle du Journal du Barreau sur le site Web du Barreau du Québec.

 

Le diagnostic n'est pas toujours facile

Dépister la violence conjugale en médiation

André Giroux

C'est par des visionnements vidéos et des jeux de rôles complétés d'exposés et de discussions que Joane Turgeon, psychologue et agente de formation, entretenait les avocats de violence conjugale lors d'un cours organisé par le Service de formation permanente du Barreau (Comité priorité violence conjugale) en collaboration avec la direction de la santé publique du Montréal-Centre. Dans une première session de quatre heures, elle a présenté la réalité de la violence conjugale, sa dynamique et ses conséquences. La deuxième session portait sur le dépistage et sur l'attitude à adopter dans le cadre d'une médiation. «Là où il y a peur, il ne peut y avoir une véritable médiation car la violence porte ses conséquences sur la capacité de négocier», notait Joane Turgeon.

D'entrée de jeu, la psychologue rappelle une politique gouvernementale québécoise adoptée en 1995. «La violence conjugale comprend les agressions psychologiques, verbales, physiques et sexuelles ainsi que les actes de domination sur le plan économique. Elle ne résulte pas d'une perte de contrôle, mais constitue, au contraire, un moyen choisi pour dominer l'autre personne et affirmer son pouvoir sur elle. Elle peut être vécue dans une relation maritale, extramaritale ou amoureuse, à tous les âges de la vie.»

Statistique Canada mentionnait en 1993 qu'une femme sur deux subit une forme de violence lors d'une rupture. D'où l'importance du dépistage. Or, il est difficile à effectuer. D'une part parce que les victimes ne le disent pas, elles nieront même. «Parfois, note Joane Turgeon, les psychologues ne détectent pas davantage le problème et émettent un diagnostic de maladie psychique.»

Une expérience menée par un groupe de chercheuses québécoises en 1994 est révélatrice à cet égard. Elles ont analysé 177 dossiers de femmes agressées et dirigées par la police vers neuf CLSC de la région de Montréal. L'intervention policière faisait suite à un appel d'urgence de la victime ou d'un voisin. Or, les chercheuses ont constaté que sur ces 177 femmes, 58 avaient déjà consulté le CLSC où elles furent dirigées, mais que la violence conjugale n'avait été décelée que dans douze cas, soit à peine 20 %.

Comment expliquer que 80 % des cas de violence conjugale repérés par les chercheuses soient passés inaperçus aux yeux des psychologues? «Jusqu'à tout récemment, la violence conjugale était considérée comme un phénomène privé entre adultes», estiment Joane Turgeon et sa collègue Maryse Rinfret-Raynor.1 Elle est donc parfois encore aujourd'hui perçue comme un sujet tabou. Les femmes gardent souvent le silence, craignant les représailles de l'agresseur s'il apprend que la victime s'est confiée. Elles peuvent se croire responsable du climat de violence, elles ont donc honte de la situation et elles ont peur d'être jugées. Leur silence peut aussi être causé par la crainte d'être poussées à quitter leur conjoint.

La difficulté du dépistage s'explique aussi par la non-spécificité des signes liés à la violence conjugale ou par les hésitations de professionnels qui ne se sentent pas outillés pour intervenir.

Comment dépister?

Joane Turgeon définit le dépistage comme un processus actif permettant de découvrir la présence de violence conjugale par la recherche d'indices plus ou moins apparents. Son but est d'identifier le plus efficacement possible les victimes ou les agresseurs et d'agir en tenant compte de cette réalité.

La première étape du dépistage est de se poser soi-même la question: est-il possible que cette femme subisse de la violence de la part de son ex-partenaire? L'observation devient alors possible.

Des indices peuvent se retrouver tant chez l'agresseur que chez la victime. «Lorsque monsieur a déjà menacé madame, lorsqu'il répond à sa place, dicte sa conduite, est violent envers les enfants, est jaloux, contrôle certains aspects de la vie de madame ou manifeste de l'agressivité envers elle ou le médiateur, il y a des possibilités de se retrouver face à une violence», note la psychologue.

Chez la victime, on décèlera par exemple un manque de concentration, des réticences à donner des informations détaillées, des difficultés à prendre des décisions, la recherche de l'approbation de monsieur avant de répondre, un raisonnement confus, de la nervosité, de l'agitation, un sommeil difficile, l'évitement du regard, un usage de tranquillisants, d'alcool, d'antidépresseurs ou de somnifères, voire des idées suicidaires ou une tentative de suicide.

Si tous ces signes se retrouvent à la fois chez l'un et chez l'autre, les possibilités de se retrouver face à un contexte de violence sont évidentes! La réalité est souvent plus subtile et une médiation reliée à une rupture comporte sa part de nervosité et d'inquiétude qui ne cache pas nécessairement un climat de violence.

Joane Turgeon suggère toutefois au médiateur qui constate plusieurs de ces signes de vérifier la présence ou l'absence de violence conjugale en demandant au couple de raconter sa vision de leur relation ou des événements qui ont mené à la rupture. «Cette discussion doit avoir lieu hors la présence de l'autre membre du couple», insiste la psychologue. À éviter: «monsieur, madame m'a raconté telle chose, est-ce vrai?» Lors d'un dépistage, ce qui est dit en privé doit le rester «qu'il s'agisse de confidences importantes ou banales», précise la psychologue. Ces «caucus» peuvent être l'occasion pour le médiateur de poser des questions précises à madame sur l'existence ou l'absence de comportements violents de la part de l'ex-conjoint.

Si la violence se confirme...

«Ne pas réagir à un geste d'agression n'est pas un acte de neutralité, signale Joane Turgeon, mais une prise de partie en faveur de l'agresseur». Le médiateur joue donc son rôle lorsqu'il insiste pour que cesse tout comportement d'agression.

En présence de violence conjugale, le médiateur doit vérifier si la médiation peut se poursuivre. «Consultez des collègues, ne serait-ce que pour ne pas avoir à porter seul le poids de la situation», conseille la psychologue. La décision n'a pas nécessairement à être prise sur le champ. Il peut même être judicieux d'annoncer la décision une ou deux séances plus tard si cela peut éviter d'éveiller les soupçons de l'agresseur sur les confidences de la victime.

Finalement, sans usurper le rôle du psychologue, le médiateur peut soutenir la victime en lui envoyant quelques messages verbaux qu'il fait bon d'entendre en de telles circonstances: la victime n'est pas responsable des comportements de son ex-conjoint, la violence est inacceptable, la victime ne mérite pas un tel traitement et d'autres ressources peuvent l'aider.

Le médiateur peut aussi se permettre de dire à l'agresseur qu'il est seul responsable de ses comportements, que lui seul peut choisir de cesser d'utiliser la violence, qu'il doit cesser de l'utiliser, que ce type de comportement est inacceptable et qu'il a de graves conséquences sur sa femme et ses enfants. Il dispose lui aussi de ressources pour l'aider.

Cette intervention auprès de l'agresseur ne peut bien sûr être fondée sur ce qu'a confié la victime au médiateur en l'absence de son ex-conjoint: la confidentialité avait été assurée et doit le rester.

1Maryse Rinfret-Raynor et Joane Turgeon, Dépistage systématique de la violence conjugale: réflexion théorique et développement d'un protocole, Revue Service social, vol. 44 no. 2, p. 58 (1995).

 

 
 

Retour au haut de la page

© Barreau du Québec 1996-2012