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BEAUX MOTS DITS

À bas les commissions!

Jacques R. Roy, j.c.s.
Au temps béni de mon enfance à l'encens et au cierge à la cire d'abeille, c'était cinq cents pour le «bonhomme». Cela ne désignait point mon oncle Joseph, chez qui je passais avec l'un de mes frères les vacances d'été sur la ferme à Saint-Ambroise, près de Joliette. Dans le rang, où s'étendait la ferme, il y avait une «mitaine». C'est ainsi qu'on désignait une petite église protestante enlacée de vignes de toutes parts où se réunissaient les anglophones de la paroisse pour y tenir des «meeting» qui passant de l'oreille à la bouche en sortaient tricotés en mitaine. Le «bonhomme», c'était une cabane de bois assis au milieu d'un ruisseau où tante Aida - comme dans l'opéra - avait placé beurre, veau, vache, cochon de lait pour les garder au frais et où on allait faire une commission, à l'heure des repas, pour en rapporter des extraits.

Sur le perron de l'église de Saint-Ambroise, le dimanche après la longue et grand-messe, les hommes se parlaient du bon blé blond qu'on allait moissonner dans la prairie le lendemain. Les femmes s'entretenaient d'éclats de vie et de petits riens de la semaine passée qui allaient donner du fumet et de la couleur à la semaine qui pointait. Les adolescents et adolescentes se regardaient avidement et s'apprenaient tendrement. Un dimanche où il pleuvait à la chaudière, sous le parapluie aux baleines éclatées de l'oncle Joseph, il avait été révélé qu'un conseiller municipal aurait touché des commissions plantureuses du cantonnier qui avait le contrat d'entretien des routes d'hiver. À la porte du temple, on avait juré ses grands dieux comme des charretiers contre le cantonnier en criant «À bas les commissions».

Commission pour ceux des cieux

L'été, quand il n'avait plus plu depuis des semaines, la tante Aida «organisait» des prières et réunissait les familles du rang à la croix du chemin pour commander de la pluie pour les récoltes. C'était en face de l'école du rang que ces grandes manoeuvres d'implorations suppliantes vers le ciel étaient lancées. À cette époque, il y avait une «commission scolaire» pour chaque école de rang, c'est-à-dire cinq pour le grand Saint-Ambroise. Chaque famille hébergeait en son sein à une époque ou une autre un président de commission scolaire. Certains présidents savaient lire et écrire contrairement à plusieurs enseignants qui, avant la Confédération, à l'ère des Chevaliers-de-la-croix, avaient retournés, signé d'une intrépide croix, leur contrat d'engagement au département de l'instruction publique.

C'est un lundi soir, à l'heure de la traite des vaches et de la chèvre Brunante, que la commande expédiée aux autorités célestes par tante Aida, commença d'être délivrée. Selon l'expression populaire, il pleuvait alors comme vache qui pisse au point qu'après trois jours, l'oncle Joseph pria son épouse d'organiser une autre session de prières pour obtenir de retourner une partie de la commande et de recevoir en échange une ondée de soleil pour les récoltes. Durant ces jours de déluge, nous n'allions plus aux champs ni au «bonhomme» qui était sorti du ruisseau qui, lui même, était sorti de son lit. Je me réfugiais dans le grainier au dessus de la cuisine d'été avec les mulots au bedon bombé de grains de blé comme des moines bien dodus. Là, je fouinais et furetais dans les coffres de livres et de vêtements d'enfants d'antan. J'y avais trouvé une commission sentant «la boule à mites». Un grand oncle, aux temps des Zouaves pontificaux sans doute, avait été sacré capitaine, comme l'attestait sa commission d'officier écrit sur un parchemin jauni aux coins biscornus.

On consulte la Commission qui se commet

Récemment la Commission de terminologie juridique s'est commise à revoir la dénomination «commission scolaire» pour désigner une entité chargée de gérer des écoles. Cette dénomination serait impropre car, contrairement aux mots anglais board ou commission, le mot français commission ne désigne pas un organisme de gestion, mais bien plutôt un organisme d'étude d'enquête, de consultation, de surveillance ou de contrôle. On parlera alors de commission parlementaire, commission paritaire. Au contraire, un conseil peut avoir une vocation administrative comme le conseil d'administration du Barreau du Québec, le conseil des ministres, le conseil municipal, le conseil de l'Europe. Il faudra donc parler au lieu et place de commission scolaire de conseil scolaire et écrire Conseil scolaire Crie, Conseil scolaire du rocher percé, Conseil scolaire du grand Saint-Ambroise. Il faudra alors parler des membres du conseil scolaire comme des conseillers scolaires ou des conseillères scolaires n'en déplaise au secrétaire immortel Maurice Druon de l'Académie française, à qui l'appellation de commissaire d'école s'appliquant indistinctement aux gens du beau sexe comme de l'autre, aurait pu tant recevoir grâce à ses yeux éternels.

La Commission de terminologie juridique mentionne aussi que l'actuel Conseil scolaire de l'île de Montréal, dont le président présent est Me Jacques Mongeau et qui a pour fonction de centraliser certains aspects de l'administration scolaire sur l'île de Montréal, pourrait s'appeler, pour ne pas être confondu avec les futurs conseils scolaires ordinaires, Conseil scolaire central de l'île de Montréal. Dans les vastes centres urbains hors le grand Saint-Ambroise par exemple, où on élirait une avalanche de conseillers scolaires obligeant de créer au sein du conseil d'administration ce qu'on appelle actuellement un comité exécutif, il serait juste de parler du Bureau du conseil scolaire.

Une commission qui égaye son commissaire

Quand le président de la Commission scolaire du rang de Kildaire, mon oncle Joseph, se rendait au marché de Joliette pour y vendre ses oeufs, ses fraises et son tabac à pipe de contrebande, il ne manquait point, sur la route du retour, de s'arrêter à la commission, et cela amenait tante Aida à en appeler à tous les saints et bienheureuses. Mon oncle en ressortait avec force bouteilles de gin, de brandy et de scotch, de la commission des liqueurs, ancêtre de la Régie des alcools, pour s'en aller, au soir tombant après la traite des vaches et de la chèvre Brunante, avec ses amis commissaires ou non, bénir le ciel, pour la pluie et le soleil qui lui tombaient, l'été durant, sur ses champs de blé blond.

 

 
 

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