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Le mouvement souverainiste et la fuite des cerveaux du monde professionnel

Au-delà des perceptions

Michael Fitz-James*

Il existe une perception fort répandue que le mouvement souverainiste québécois a provoqué le déplacement d'une portion importante de l'économie du Québec vers l'Ontario.

En effet, à la suite de l'accession au pouvoir du Parti québécois en 1976, on a beaucoup parlé des pancartes «À vendre» placées devant les résidences de Westmount et de la fuite des cerveaux du monde professionnel -- docteurs, avocats, ingénieurs -- qui suivaient leurs clients vers de plus verts pâturages, ailleurs au Canada.

Étrangement toutefois, il n'existe guère d'information précise sur qui, au juste, a déménagé et sur le sort qui leur était réservé une fois installés ailleurs.

Apparemment, il n'y a que l'Université McGill qui se soit penché sur le sujet dans le cadre d'une étude sur la migration interprovinciale des diplômés de niveau collégial (financée, fait cocasse, par l'Office de la langue française), mais en ce qui concerne le déplacement des professionnels haut salariés, aucune recherche n'a été faite jusqu'à cette année.

John Hagen, professeur de droit, et Ronit Dinovitzer, étudiante de doctorat en sociologie, tous deux de l'Université de Toronto, sont en train de réaliser une étude sur la migration des étudiants de droit et des avocats du Québec vers l'Ontario, entre 1975 et 1990.

Les chercheurs, se servant d'une banque de données du Barreau de l'Ontario, ont sélectionné un groupe de 515 avocats qui ont tous eu leur formation au Québec, mais qui sont aujourd'hui membres du Barreau de l'Ontario.

Ils ont expédié un questionnaire détaillé de 24 pages à ces avocats dont la moitié, à ce jour, a été retourné. Les chercheurs ont l'intention de se pencher non seulement sur les motivations politiques ou économiques du mouvement vers l'Ontario, mais également sur la notion de «capital social», c'est-à-dire dans quelle mesure l'ampleur de ce mouvement pourrait avoir été influencé par l'existence de liens sociaux ou professionnels avec l'endroit de destination.

Le professeur Hagen explique qu'il peut y avoir, à la source de tout mouvement migratoire, une cause initiale, mais la création subséquente de liens sociaux ou professionnels avec la destination peut constituer une force d'attraction tout aussi importante.

On peut prendre l'exemple de l'immigration irlandaise vers les États-Unis. Bien qu'au départ elle ait été provoquée par la famine des années 1850, elle a, par la suite, plus à voir avec les contacts familiaux et d'affaires qui s'étaient créés en Amérique.

Les chercheurs présument donc que bien que des facteurs économiques et politiques puissent avoir été à la source d'une première vague de migration hors Québec chez les professionnels, la création de réseaux familiaux et professionnels à Toronto peut avoir constitué un facteur d'égale importance pour expliquer le départ d'autres avocats et d'étudiants en droit.

Mme Dinovitzer dit que l'étude tentera de déterminer ce qui s'est produit année après année et dans quelle mesure les événements politiques et économiques ont affecté le déplacement des avocats. Elle s'attend à une hausse après la victoire du PQ en 1976, mais à une baisse dans les années 1980 lorsque l'économie s'est améliorée.

En raison de la façon dont le Barreau de l'Ontario tient ses dossiers, beaucoup d'avocats sélectionnés sont des diplômés de McGill; c'est la seule université du Québec à offrir le programme de common law, nécessaire pour pratiquer en Ontario.

Les étudiants des quatre autres facultés de droit de la province doivent donc, eux aussi, obligatoirement passer par McGill pour être admis au Barreau de l'Ontario.

En dépit qu'il soit probablement dans les intérêts respectifs des gouvernements de l'Ontario et du Québec de savoir dans quelle mesure il existe un tel mouvement de professionnels et les raisons qui le sous-tendent, aucun des deux n'a apporté de soutien financier à cette recherche.

C'est plutôt le Law School Admission Council, de Newtown en Pennsylvanie, qui subventionne cette recherche. Le professeur Hagen explique que cet organisme, qui administre le Law School Admission Test (LSAT), constituant le test d'aptitude requis par la plupart des facultés de droit des États-Unis et du Canada, apporte son soutien financier en raison de son intérêt général pour le déplacement des avocats et des étudiants de droit d'une juridiction à une autre.

L'organisme n'est pas réellement au fait de la dynamique Ontario-Québec et des implications politiques que pourrait avoir cette étude au yeux des Canadiens, dit le professeur Hagen.

Mme Dinovitzer dit que la sélection a révélé un nombre «significatif» d'avocats qui sont revenus s'établir au Québec après avoir pratiqué le droit en Ontario. On leur a demandé des informations sur les rai-sons de ce retour.

Elle dit également espérer découvrir dans quelle mesure ceux qui ont quitté le Québec ont réussi économiquement. Ont-ils généralement connu du succès? Jusqu'à quel point leur état d'esprit relatif au déménagement -- la vision optimiste d'une nouvelle vie en Ontario, par exemple -- a-t-il influencé leurs prédictions de succès futurs?

Les chercheurs prévoient obtenir des réponses à ces questions au cours de l'année lorsque les résultats auront été compilés. En attendant, les questionnaires continuent d'être retournés par les participants dont le nombre final est prévu être d'environ 60 à 70 pour-cent des individus sélectionnés, dit le professeur Hagen.

* Michael Fitz-James, membre du Barreau du Québec, est rédacteur en chef du magazine Canadian Lawyer.

 

 
 

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