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L'auto-flagellation, on en a marre!

Me Anne-Marie Le Couffe et Me Marie-Christine Kirouack


Permettez-nous de vous présenter un type très sympathique. Prénom: Jean-Guy. Profession: maître électricien.

Jean-Guy constate que depuis quelques temps, sa clientèle diminue. Après analyse, il se rend compte que les gens, au lieu de faire appel à ses services, traficotent eux-mêmes leur système électrique; ils achètent des trucs à la quincaillerie et ils patentent une installation en essayant tant bien que mal de s'y retrouver à l'aide du « Manuel du bricoleur ».

Jean-Guy connaît bien les dangers qu'entraînent ces travaux d'amateur, et il sait que les gens n'en sont pas conscients. Jean-Guy veut non seulement éviter des tragédies, mais aussi faire comprendre au public (ses clients potentiels) que les services d'un électricien compétent sont nécessaires et peu coûteux, en comparaison des pertes matérielles et humaines découlant des dommages qu'une installation électrique déficiente peut éventuellement causer.

Jean-Guy téléphone au président de sa Corporation et lui fait part de ses réflexions. Le président confirme à Jean-Guy qu'il a reçu plusieurs communications à ce sujet, que la situation l'inquiète et qu'il entend agir dans les plus brefs délais.

Que fait le président dès le lendemain? Il écrit un article dans un journal. Dans cet article, il déclare:

« Les gens n'ont plus les moyens de payer pour les services d'un électricien. Alors j'ai trouvé une solution: l'assurance! »

Jean-Guy lit cet article, empoigne son téléphone et rappelle le président:

« Comment ça, les gens n'ont plus les moyens de payer? » s'exclame Jean-Guy.

« Je vais vous dire, moi: tous mes voisins ont fait un voyage pendant leurs vacances cet été. La plupart ont une piscine, hors-terre ou creusée. Ils ont tous des autos presque neuves. Ma nièce s'est mariée au printemps et les noces ont coûté 10 000 tomates. Ce ne sont pas des gens riches, mais ils ont tous les moyens de payer quand ils sont convaincus que ce qu'ils achètent leur convient ou leur est utile.

Et vous, le président de MA corpo, vous allez leur dire qu'ils n'ont pas les moyens de payer pour une installation électrique adéquate, pour leur propre sécurité? Vous allez leur conseiller de dépenser leur argent pour une assurance au lieu des services d'un bon électricien? »

Le président tente de s'expliquer:

« Écoute Jean-Guy, admets que le prix des matériaux est rendu pas mal élevé et que le monde ordinaire n'est plus capable d'assumer les augmentations de coût, en plus de nos tarifs. Les gens nous critiquent, ils trouvent qu'on charge trop cher et en plus de ça, ils peuvent trouver chez Électro-Dépôt tout ce que ça prend pous faire le travail eux-mêmes. Ils trouveraient plus économique de payer une assurance à tant par mois... »

Jean-Guy s'énerve:
« Vous savez c'est quoi une assurance comme ça, monsieur le président: tout le monde paye au-cas-où, mais seulement quelques-uns en profitent. C'est drôle mais moi, je préfère payer une fois pour ce dont j'ai réellement besoin que de payer tout le temps pour quelque chose dont je ne profiterai peut-être jamais... Mais le problème n'est pas là: pourquoi diable dites-vous aux gens que je coûte trop cher? Me semble que votre rôle, c'est de leur faire comprendre que, comparés à toutes sortes d'autres produits, mes services ne sont pas dispendieux compte tenu de leur utilité et des problèmes que je peux éviter à mes clients! »

Nous vous laissons imaginer la suite de la discussion.

Nous ne sommes pas des maîtres électriciennes. Nous sommes de sympathiques avocates spécialisées en droit de la famille, dont les revenus correspondent à ceux de la classe dite « moyenne ». Et nous en avons assez de ce
discours défaitiste et dévalorisant au sujet de notre « cherté ».

C'est devenu un lieu commun: les gens de la classe moyenne n'auraient plus les moyens de recourir à nos services. Pourtant, selon une étude très documentée de notre Fondation du Barreau*, en honoraires pour leur divorce, « 86 % des justiciables ont déboursé un montant inférieur à 5 000 $, selon cette répartition: 31,3 % au-dessous de 1 000 $ et 54,7 % entre 1 000 $ et 5 000 $ ».

Nous offrons des services professionnels de qualité dans un domaine ultra-spécialisé qui touche les gens dans leur intimité et dans ce qu'ils ont de plus précieux: leur famille, leurs enfants. Les répercussions des décisions prises dans ce contexte sur les relations parents-enfants, les finances personnelles, etc., durent des années, parfois toute la vie. Moins de 5 000 $ pour ça, c'est pas trop cher!

Voilà le message qu'il faut passer!

Quand a-t-on entendu le président du Collège des médecins dire qu'on n'a plus les moyens (collectivement) de s'offrir les services des docteurs; celui de l'Ordre des psychologues affirmer que le psy sont hors de prix; celui de l'Ordre des comptables agréés déclarer que la classe moyenne ne peut plus faire préparer ses déclarations d'impôt par ses membres... On continue?

Si certains de nos collègues ont le crayon trop pesant et ambitionnent sur le pain béni, qu'on sanctionne leur comportement. Mais qu'on cesse d'en faire porter l'odieux à tous les membres du Barreau.

* Possible et actuelle - une plus grande humanisation du droit de la famille?, Fondation du Barreau, juillet 1997, p. 21

 

 
 

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