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Une fois passée une certaine épreuve du temps...

Le Liseur

Chantal Sauriol, avocate*
Les scènes d'amour torrides ne le sont surtout que parce qu'on a l'impression que les protagonistes ont trop chaud. Que penser de ces individus qui râlent et transpirent, sinon qu'il faudrait leur ouvrir une fenêtre? Je n'aime pas la pornographie parce qu'avant même toute réflexion sur l'image parfaitement débile des femmes qu'on y a toujours donnée, cet arrosage de sécrétions n'est pas très convaincant, et même, ça fait désordre. Souvenez-vous de la scène d'Emmanuelle où celle-ci est tellement tourmentée par le plus violent des désirs qu'elle en a les genoux qui ruissellent! On avait le goût de lui dire que des problèmes de vessie, Madame, y'a des couches Depends qui règlent ça.

Tout cela pour vous faire part d'une de mes meilleures lectures depuis longtemps. Le Liseur1 est un vrai roman, du genre qu'on referme avec le sentiment que les personnages sont désormais avec nous. Le livre comporte deux parties, et rien ne laisse deviner la clé de cette histoire d'amour dont le dénouement vous laissera pantois. Ça se passe en Allemagne, et déjà en arrière-plan un climat s'installe, nécessairement douloureux. Une passion dont les contingences - un jeune homme de 15 ans, une femme qui en a
36 - n'empêcheront pas les deux héros de se manifester de l'affection. C'est ce précieux ingrédient qui manque aux scènes de c... dont je vous parlais plus haut2. Même quand l'amour est impossible, il devrait y avoir des règles de courtoisie et de gentillesse, peut-être plus encore, puisqu'on sait à l'avance que ça ne durera pas.

Jamais je n'aurais cru qu'on puisse éprouver de la sympathie pour une femme comme Hanna, non, pas de la sympathie, une curieuse impression qu'on ne peut pas la condamner, tout se passe au-dessus d'elle, dans ce maelström de haine de l'après-guerre. Le raffinement de l'écriture, c'est cette distance que l'auteur maintient face aux événements.

Quelques mots sur ce monsieur. Bernard Schlink est né en 1944. Il a bien évidemment baigné dans cette atmosphère, pour l'essentiel de sa jeunesse. Il y a eu pléthore d'ouvrages sur la culpabilité du peuple allemand, mais celui-là n'a rien de commun avec une quelconque sensiblerie de bon ton: c'est un drame individuel, placé sous l'éclairage d'une tragédie où les massacres ont fait beaucoup de morts-vivants.

Le même auteur a aussi écrit des romans policiers, dont Brouillard sur Mannheim, cette fois en collaboration3. Je me suis un peu perdue dans cette sombre machination de piratage dans une grande industrie, mais je l'ai relu, pour savourer encore un épisode intime vraiment joli où le narrateur et sa conquête s'endorment en petites cuillères avant de, bon, vous avez compris. Monsieur Schlink ne doit pas être triste à la fréquentation. Vous ai-je dit que dans le civil, il est juge?

Un confrère me faisait remarquer que je citais des ouvrages qui n'étaient pas vraiment neufs, comme ce livre de Robert Badinter4 de la dernière fois. C'est tout simple: je ne fais confiance qu'aux choses et aux gens
qui ont passé une certaine épreuve du temps. Mon écrivain préféré, toutes
catégories confondues,
W. Somerset Maugham, donne sa recette pour vérifier si un livre vaut la peine: ne l'achetez pas tout de suite. Laissez passer six mois avant de le lire. Généralement, au bout de cette période, plus personne n'en parle5. Je vous écris tout cela en gardant à l'esprit que ce qui compte, c'est le plaisir sans partage que donne la lecture. Alors, si le best-seller vous taquine le zygomatique, ne vous gênez pas et faites-moi part de vos découvertes.

C'est généralement vers 6 h du mat' que j'ai mes meilleures idées. Dans la pénombre de potron-minet, enveloppée dans ma jaquette de flanelette à gros carreaux, véritable éteignoir à concupiscence, je pianote sur l'ordinateur, attendant que s'estompe le léger ronron de l'homme. Cela me prévient qu'il va bientôt surgir et s'enquérir si le déjeuner est prêt. Il a fait des muffins la fin de semaine dernière. Après m'être traînée à ses pieds et lui avoir promis plein de bassesses6, il a consenti, magnanime, à retrancher de moitié la quantité de sucre dans la recette d'origine. Ils sont extras, et répandent une douce odeur de muscade et cannelle7, j'aime me réveiller juste pour ça et aussi parce qu'il - l'homme, pas le muffin - a la peau bien chaude le matin.

Si je m'écoutais, j'irais m'acheter des patins à glace tôt ce matin, pour être sûre de ne pas manquer une journée quand les patinoires seront prêtes. Las! Il n'y a pas de neige, l'hiver s'annonce très doux. Je veux des patins de garçons, pour vérifier si la pratique du Rollerblade a renforcé mon style. Je ne veux plus de cette allure de mijaurée sur la pointe de ses patins de fantaisie. Après l'âge de 15 ans, si on n'est pas championne, on laisse tomber les arabesques. Sinon, on a l'air fou quand on se retrouve sur le derrière, alors que passait justement par là un quidam bien de sa personne avec qui on aimerait patiner une valse de Strauss.

Pendant les Fêtes, j'ai profité du congé pour faire une petite orgie de films. On s'en reparle, mais je vous préviens: je fais partie d'une minorité qui a baillé pendant le Titanic. Alors, attendez-vous à du sarcasme. Mais je serai bonne fille, je vous en conterai qui sont plaisants, sans m'éterniser sur les ébats peu hygiéniques dont je vous causais plus haut. Ceux-là, je vous les laisse, vous pourrez toujours me les résumer, j'ai pas besoin d'image pour tout comprendre.

1 Bernard Schlink, Éditions Gallimard, coll. NRF. 1997.

2 Ne me parlez pas de tendresse, c'est l'alibi des hommes pressés. J'ai dit affection, comme dans bonté, bisous dans le cou, aimes-tu la bergamote dans l'eau du bain?

3 Bernard Schlink et Walter Popp, Brouillard sur Mannheim, Gallimard, 1997, coll. Série Noire no. 2479.

4 Pour ceux que ça intéresse, Badinter est cet avocat Garde des Sceaux sous le premier septennant de François Mitterrand, à qui la France doit l'abolition de la peine de mort. Il est aussi l'époux d'Élizabeth, auteure du célèbre L'un est l'autre. J'imagine que leurs conversations doivent être animées.

5 Je cite à peu près : W. Somerset Maugham, The Summing Up, Mémoires, Éditions du Rocher, 1991.

6 Esprits mal tournés, à quoi avez-vous pensé? J'ai seulement dit que je décorerai moi-même le sapin de Noël qu'il a rapporté du fond des forêts.

7 Si vous en faites, remplacer les raisins ordinaires par des Golden, ou encore par des dattes dénoyautées. Dans ce dernier cas, diminuer encore le sucre. Vos artères et vos ceintures de pantalons vous en sauront gré. Aussi, troquez les traditionnels All-Bran pour des Bran Buds. J'en dis pas plus

* Membre du comité de communications du Barreau de Montréal.

 

 
 

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