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Pour bon nombre de juristes, la pratique du droit est devenue une business comme les autres alors que les avocats vendent aujourd'hui des services professionnels et de l'information comme le font les publicistes, les consultants en gestion, les comptables1... Cela dit, une telle métamorphose de leur profession ne fait pas nécessairement l'unanimité. Certains se perçoivent encore comme les membres d'un corps professionnel doté d'une éthique qui leur impose des responsabilités envers le public.
Ce sont les avocats des pays anglo-saxons, où la concurrence est la plus forte et les cabinets plus gros et plus spécialisés qui, aujourd'hui, considèrent davantage leur profession comme une business. Or, la concurrence et la taille des cabinets amènent nécessairement à gérer son organisation comme une entreprise commerciale.
C'est la vision qui prévaut notamment à New York et à Londres où l'on recense des centaines de mégacabinets. Sur la seule Île de Manhattan, par exemple, la section « avocats » des Pages jaunes compte quelque 70 pages2 ! Cette commercialisation du droit s'est également opérée au Canada et en Australie, quoiqu'à une moins vaste échelle. Ce sont surtout les cabinets d'envergure qui s'y adonnent. Mais cette nouvelle façon de percevoir la profession en heurte plus d'un dans ces deux pays. Certains se déclarent publiquement contre, notamment au Québec3.
Les grands cabinets allemands se voient eux aussi de plus en plus contraints d'opter pour le modèle de gestion anglo-saxon. Et leur conservatisme est parfois mis à rude épreuve. Ainsi, ils ont unanimement dénoncé les tactiques en sol allemand du cabinet anglais Clifford Chance qui, pour attirer la clientèle, a récemment baissé significativement ses honoraires, et donne même parfois des conseils gratuitement. De telles tactiques sont considérées par les Allemands comme étant agressives et déloyales.
Même si la mentalité anglo-saxonne prévaut toujours davantage dans le monde juridique international, nombreux sont ceux qui refusent de l'adopter. Elle hérisse au plus au point les avocats japonais, qui y sont les plus farouchement opposés et demeurent très attachés à l'éthique juridique traditionnelle qui fait d'eux des serviteurs publics. L'attitude agressive des quelques juristes occidentaux qui tentent de percer au Japon est perçue là-bas comme rien de moins que du colonialisme4.
Les avocats japonais se voient avant tout comme des plaideurs. Les aspects commerciaux des transactions ne les intéressent nullement. Le droit et le commerce sont à ce point considérés comme divergents au Japon que les avocats ne peuvent même pas être membres d'une chambre de commerce. En outre, les juristes nippons tiennent mordicus à leur indépendance, alors que la culture et le fonctionnement de la société japonaise reposent énormément sur l'attachement au groupe. Or, le Barreau japonais demeure l'un des rares bastions de cette société à ne pas forcer ses membres à se plier à une logique de groupe, tout en leur assurant un statut social élevé. Les avocats nippons ne veulent pour rien au monde risquer de perdre cette indépendance en faisant partie d'un grand groupe. C'est pourquoi la vaste majorité d'entre eux préfèrent travailler en solo.
Les avocats coréens travaillent également dans un petit marché juridique très traditionnel. Et les grandes entreprises font rarement appel à leurs services, sauf pour rédiger des conventions d'affaires qu'elles ont déjà négociées sans eux. Mais si le modèle anglo-saxon leur est étranger, cela n'empêche pas les cabinets coréens d'être aux prises avec une des principales difficultés que connaissent les mégacabinets anglo-saxons : les conflits d'intérêts. Ceux-ci sont si nombreux en Corée -- une poignée de cabinets desservent une myriade d'entreprises -- qu'ils constitueraient un véritable cauchemar pour un cabinet occidental. Par contre, l'éthique juridique coréenne semble bien s'accommoder de cette situation5.
La plupart des juristes des pays latins sont, eux aussi, réfractaires à l'idée de considérer la pratique du droit comme une business, à commencer par les Italiens. Pour certains, l'Italie est la mère patrie du droit et elle « ne doit pas capituler ainsi devant ceux qui morcellent le droit en parcelles hyper spécialisées »6. D'autres juristes italiens croient toutefois que la firme italienne traditionnelle n'est plus en mesure de répondre aux besoins des clients internationaux. Ils croient nécessaire de se doter de structures qui s'apparentent à celles du modèle anglo-saxon, sans toutefois se départir de la touche italienne. Nécessaire peut-être, mais difficilement réalisable car le concept de partenariat au sein des cabinets est étranger à la tradition juridique du pays. En Italie, la tradition d'individualisme fait en sorte que, lorsqu'un cabinet atteint une certaine taille, il se scinde en plusieurs parties.
En France, la majorité des avocats veulent continuer de fonctionner à l'intérieur d'un véritable cabinet, et non pas dans une entreprise qui vend des services juridiques. À leurs yeux, les Américains et les Britanniques ont industrialisé le droit. Ils font de la production de masse en vendant des services standards en série. Les Français, eux, feraient de la haute couture juridique et celle-ci requiert un plus grand degré de sophistication pour répondre aux besoins particuliers des clients. Et les cabinets qui la pratiquent ne devraient être ni trop gros ni chercher à conquérir une vaste clientèle. Ils devraient plutôt miser sur la qualité de services plutôt que sur de gros profits comme les Américains. Pourtant, les avocats français croient quasi unanimement que seule une poignée de cabinets français possèdent le potentiel nécessaire pour affronter la concurrence toujours plus vive que leur livrent les cabinets étrangers et les comptables. Fait étrange, peu d'entre eux semblent vouloir réajuster le tir, se spécialiser davantage ou pratiquer un marketing plus agressif7.
La conception traditionnelle du droit prévaut également en Espagne. Et pourtant, peu de cabinets ont eu à s'adapter aussi rapidement ces dernières années que les grands cabinets espagnols. Les comptables et les cabinets étrangers ont fait une entrée massive dans leur marché et leur économie s'est beaucoup internationalisée8. Si certains avocats espagnols ont toujours une vision conformiste de leur pratique, ceux des grands cabinets envisagent maintenant d'opter pour une gestion d'entreprise.
Dans les autres marchés juridiques européens9, plus petits, plus conservateurs et moins soumis à la concurrence de l'extérieure, la coutume continue de prévaloir dans les relations avec la clientèle et la gestion des cabinets. La question d'adopter ou non le modèle anglo-saxon ne se pose pas encore chez eux.
1 Voir " Lawyers Abroad : The Internationalization of Legal Practice ", California Management Review, Vol 39, No. 3, printemps 1997, pp. 8-19.
2 " Quality control drives New York Strategy ", International Financial Law Review, mars 1999, pp.23-26.
3 Comme le constatait le rapport du Barreau du Québec sur La pratique du droit au Québec et l'avenir de la profession, juin 1996.
4 " Japanese reforms fail to appease foreign law firms ", International Financial Law Review, novembre 1998, pp.37-39.
5 " Korea's legal culture begins to change ", International Financial Law Review, septembre 1997, pp.41-42.
6 " Italian firms face foreign invasion ", International Financial Law Review, mai 1998, pp. 32-34.
7 Opinions exprimées dans l'article " Will French firms survive? ", International Financial Law Review, octobre 1998, pp. 33-36.
8 " Cuatrecasa beats rivals to Atlantic alliance ", International Financial Law Review, février 1999, pp. 22-27.
9 Notamment dans les pays scandinaves, en Autriche, en Suisse et au Portugal
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