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BEAUX MOTS DITS

Les avocats anglais y perdent leur latin!

Jacques R. Roy, j.c.q.

C'était au début juillet. Les cigales stridulaient tout le jour dans les champs de blé. Le soir, quand le jour tombait de fatigue et s'endormait dans les bras de l'horizon rougissant d'émoi, les grenouilles se juchaient sur un podium de nénuphar dans le marais au bout du champ qui menait à l'école. Là, les grenouilles causaient des cigales et du temps du lendemain en coassant follement comme les membres d'un chœur de chant en goguette sans maître à chanter pour les diriger.

En septembre, j'allais entrer dans ma troisième année de vie d'école élémentaire, au couvent des sœurs des Saints Cœurs. J'avais huit ans. Mon frère Robert m'enseignait mes premiers balbutiements de latin. C'était ma chance. Les grands du chœur s'en allaient pour un mois camper au lac des Français près de Joliette avec la troupe de scouts. Il ne demeurait plus sur le territoire dévasté que quelques servants de messe aimant s'attarder le matin au lit plutôt que d'aller officier aux cérémonies matutinales du curé ou du vicaire dans l'église endormie. On avait besoin de recrues. Je me présentai un lundi matin d'été de pluie à la sacristie avec mon livre de réponses en latin pour repousser les imprécations et oraisons latines du célébrant de la messe de 7 heures. Il devait y avoir un autre enfant de chœur plus expérimenté qui allait m'initier aux méandres de la scène liturgique avec ses éclairages de cire d'abeille et ses accessoires de burettes et de livres et de canons et de clochettes. J'étais le seul enfant de chœur ce matin là qui se montra.

Le célébrant arriva enfin dégoulinant et suant de pluie. C'était un majuscule célébrant tellement il me sembla gigantesque et titanesque. Le curé était en vacances, le vicaire était avec les scouts au lac. Le curé et le vicaire avaient confié les âmes et les offices de la paroisse à ce prêtre itinérant. Ce colossal célébrant était de blanc et de noir habillé. Il portait une sandale dans chacun de ses longs pieds étirés. Sur sa tête large comme celle du taureau du voisin, aucun cheveu ne siégeait. C'était un père dominicain, me confia, Aimé, le bedeau, qui revenait d'allumer les cierges et de remplir de vin une burette. Je « m'enrobai » de mon costume de chœur, une soutane noir aux boutons en vacances et un surplis jadis blanc. Mon livre de réponses en latin sous le bras gauche, les mains jointes , je quittai la sacristie et me dirigeai vers l'autel en surveillant mes pieds qui s'amusaient à tenter de me faire trébucher contre les pans de ma soutane par trop longue. Ayant fait mon entrée en scène, je me retournai et décidai de sortir de la scène du chœur. L'officiant ne m'avait point suivi et regardait la pluie tomber par la fenêtre entrouverte de la sacristie. Je fis une nouvelle entrée. Cette fois, je suivais le dominicain. Je multipliai les génuflexions à l'arrivée. L'officiant tournait en ces temps-là le dos aux fidèles qui consistaient en ce matin pluvieux en quelques saintes dames, en un vieux juge à la retraite de la Cour du bien-être social et en un carré de sœurs enseignantes et de frères non moins enseignants quoique en vacances. Le dominicain se mit entrain de réciter force oraisons et invocations en latin qui me déconcertaient et auxquelles je tentais de répondre tant mal que mal. Comme je n'arrivais point à m'y retrouver dans mon livre de réponses en latin, les frères et sœurs enseignantes se mobilisèrent, brisèrent le mur du silence et firent office de servants de messe. En me relevant de ma position replié et à genoux, je trébuchai, chancelai et tombai contre la clochette à sanctus qui se mit à carillonner de plaisir pendant que le dominicain invoquait tous ses dieux en français cette fois.

Quand il fallut plus tard offrir au célébrant plateau à eau et linge à doigts puis eau et vin puis transporter le gros livre d'un côté et de l'autre de l'autel, j'y perdis mon latin à nouveau et bougea presque pas tant j'étais enclin à l'immobilité. Ce fut, Aimé, le bedeau qui termina le service du dominicain-célébrant. Je m'en fus chez nous avant que le célébrant ne se soit dépouillé de ses costumes de chœur sans réclamer mon cinq cents d'émoluments pour mes services d'autel.

En train, pour l'étude du latin

Par la suite, je fis d'autres apparitions moins remarquées sur la scène du chœur. J'avais maintenant appris ma leçon de latin d'église des vétérans servants Il importait de connaître et de prononcer haut et clair les premiers mots de la réponse latine. Puis à voix humble et rapide, il suffisait de murmurer des mots inintelligibles mais bien sentis pour terminer en prononçant distinctement et fièrement les trois derniers. Un jour, mes treize ans m'ont rejoint sans que je n'aie encore maîtrisé les méandres du latin de mariage ou d'enterrement ou de confirmation avec Monseigneur Charbonneau qui se lavait les doigts avec du citron parce qu'un évêque se lave comme ça, nous disait le bedeau Aimé. Résolu de découvrir le vaste monde delà le lac des Français et Joliette, je m'en fus avec locomotive fumante de vapeur à Québec pour parfaire dans un collège dit classique à Limoilou le latin que j'avais appris avec mon frère Robert dans la cuisine et peaufiné sur la scène du chœur de l'église paroissiale.

En ces temps là, les scènes pour se faire voir étaient peu nombreuses et les voyages, chez nous du moins, pas très éloignés On avait le choix entre devenir enfant de chœur ou entrer dans le chœur de chant où j'avais tenté sans succès d'ouvrir la porte lors de mon audition ratée d'Au clair de la lune, mon ami Pierrot. L'été, allongé sur le plancher du camion du voisin recouvert de foin qui sentait bon autant qu'il le pouvait, on allait visiter les scouts au lac des Français ou saluer de fort jolies cousines dans les champs en train de cueillir fraises ou framboises près de Joliette.

Aller à Québec, seul en « gros char », c'était pour moi un événement beaucoup plus sonnant que mon premier service de messe avec le gigantesque dominicain un matin de pluie cinq ans auparavant. Les premières semaines durant, je m'ennuyai grandement dans ce collège de Limoilou où j'étais pensionnaire. Je regrettai mon latin de cuisine et d'église paroissiale. En classe d'éléments latins, je déclinai, le jour, rosa, rosae puis dominus, domini. Le soir, au dortoir, je continuai à décliner à vue d'œil tant ma recherche du temps perdu me tenait languissant, morne et défait. Puis je commençai d'avoir de meilleures notes en thème latin quand je découvris que le genre des mots en latin n'était pas le même qu'en français. J'accordai alors les noms avec les adjectifs en sachant que rosa était féminin dans les deux langues mais le mot arbre, arbor comme le mot sort, fortuna étaient féminins en latin.

Alors que dans plusieurs collèges dit classiques les deux dernières années d'études en philosophie se faisaient en latin, ce n'était heureusement point le cas pour nous au collège Sainte-Marie à Montréal. Le bon jésuite qui nous enseignait la philosophie était de pensée libre et ouverte. En guise de livres de philosophie, il se servait des quotidiens du matin, le Devoir ou le Montréal-Matin. Il nous incitait à discourir en français des sens et des sentiments que nous inspiraient les nouvelles d'ici et de celles delà Joliette et Québec et le monde judéo-chrétien que nous trouvions dans les journaux du jour.

Plus tard, devenus avocats nous tentions de nous jeter de la poudre aux yeux en lançant frénétiquement en salle d'audience des sentences et brocards latins. Plus souvent qu'autrement, personne ni des avocats ni des juges n'y comprenait rien mais semblaient touchés, émus et demeuraient sur leur quant-à-soi. Le nouveau code civil en 1994 oblige maintenant plaideurs et juges à parler français ou anglais en salle d'audience sans se voiler ni se draper derrière une toge assortie de maximes latines utilisées parfois pour cacher une pensée absente. Il m'arrive encore de regarder avec plaisir le livre de notre éminent professeur de droit, monsieur le juge Albert Mayrand, sur les maximes latines en droit.

Récemment, on pouvait lire dans les journaux que les avocats anglais avaient décidé de rajeunir leur vocabulaire au prétoire et dans leurs écrits en cessant de citer des expressions latines. Cependant, ce vent de jeunesse n'aura pas soufflé fort au point de soulever de leur tête leur perruque et de l'envoyer aux oubliettes.

 

 
 

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