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BEAUX MOTS DITS

Langues à prendre!

Jacques R. Roy, j.c.q.

En tirant parfois la langue, sans la donner pour autant aux chats, on parlait jadis de maison paternelle. Celui qui n'avait point sa langue dans sa poche disait que c'était là une galanterie de la langue maternelle que d'attribuer au père la résidence de la famille que la mère dirigeait au doigt et à l'œil, sans avoir pour autant toujours la langue bien pendue.

On disait de la langue qu'elle était maternelle. Cependant, pour désigner l'anglais, on disait la langue de Shakespeare, pour l'espagnol celle de Cervantes, pour le français celle de Molière, pour l'italien celle de Dante.

Dans plusieurs langues maternelles, on fait appel à des hommes pour désigner cette langue de la mère. Il faut reconnaître cependant qu'au temps où ces expressions ont vu le jour, on brûlait encore les femmes comme des sorcières et que c'était alors incendiaire pour elles de tenir la plume.

Nourrisson avec nounou d'une autre langue

Les temps nous changent. On parle maintenant de maison maternelle et de langue paternelle. En une période où la mère et le père travaillent tous deux à l'extérieur, quand ils sont de langues différentes, quand la mère ne bénéficie point de conditions décentes de travail lui permettant de demeurer à la maison, avec son nourrisson quelques saisons, quand c'est une nounou sud-américaine qui veille sur les balbutiements du bébé, peut-on encore parler de langue maternelle dans la maison familiale? L'enfant saisit alors des mots de la langue maternelle, des expressions de la langue paternelle et se surprend à apprendre sa langue.

Y aurait-il péril en la maison paternelle au point que les langues maternelles actuelles ne s'effritent et ne s'étiolent comme des fleurs séchées de pissenlit qui se fondent et s'en vont sous le geste du vent qui souffle à tous vents?

Hiérarchie des langues

Un auteur français du nom de Joseph de Goberneau, qui a vu son dernier jour en 1882, a écrit un essai sur « l'inégalité des races humaines ». Il proclame face à toutes marées que la hiérarchie des langues correspond rigoureusement à la hiérarchie des races.

L'Association internationale des linguistes avait-elle en oreilles ces mots du sieur Goberneau quand, récemment, elle proclamait à tous vents que dans moins d'un siècle 90 % de toutes les langues maternelles ou paternelles actuelles auront disparues? Ce serait l'anglo-américain qui va continuer de dévorer les autres langues.

Florence s'émeut et se remue

Au pays de Dante, les langues se sont déliées pour résister à la marée dévastatrice et pour éviter que leur langue ne doive se tarir et se taire face à l'hydre anglo-américain. À Florence, notamment, les gens d'affaires ont élevé de leurs mains florentines des barricades linguistiques pour contrer ces flots envahissants de l'anglo-américain. On veut attirer le touriste américain en faisant la promotion de la langue de Michel-Ange. En dépit de telles barricades et de semblables campagnes dans les villes italiennes et de l'objectif Let's go Europe, l'anglo-américain continue de ravager la république italienne comme les autres royaumes d'Europe.

En banlieue de Florence, une propriétaire de dancing, comme on dit à Paris, a baptisé sa boîte Trend pour y attirer non pas les touristes américains ou les anglais, qui ne s'aventurent point dans ce secteur, mais bien les jeunes Italiens. Cette dame ajoute que ce nom signifie que son bar est pour la jeune génération, qu'il est moderne. Selon elle, il n'existe point dans sa langue maternelle, un mot décrivant cette réalité. Ceux et celles qui, à Florence, ont levé des barricades linguistiques ne s'objectent point à l'utilisation du mot bar faute d'avoir trouvé une désignation équivalente dans leur langue paternelle. Cependant, celles et ceux-là insistent pour utiliser parrucchiere et non hairstylist et abbigliamento au lieu de clothing for sale. Certains florentins, sirotant leur cappucino du matin près du pont Vecchio, avouent en italien ne point connaître d'équivalent dans leur langue pour les mots computer, jazz, babysitter et knouckout au sens de Myke Tyson et non de Sophia Loren. En publicité, on voit en Italie les mots service au lieu de servizio et express au lieu de expresso. Il ne faut pas confondre cependant avec expresso qui sent bon et goûte bon à plein le café.

Au pays du BCBG

Dans l'autre pays des papes en Europe, la France, il fait bon chic, bon genre de parsemer ses propos de mots anglo-américains. C'est en ce pays, fort cool, d'exprimer ses sentiments par des expressions made in USA. Sur un stade de foot à Paris, il est fréquent d'entendre un footballeur ou euse, après un goal, exprimer sa vive satisfaction en proclamant non pas un anodin oui mais un tonitruant yes.

Ici, au pays de l'hiver où la langue de nos mères et de nos pères a été chantée, turluttée et pleurée par des personnes de grand cœur et belle âme comme Félix Leclerc, Anne Hébert et Wajdi Mouawad, il arrive aussi, comme aux pays des papes et des souveraines, d'entendre des mots hors langue maternelle comme : « Hey man, j'ai couru comme full vite dans une salle qui était comme full vide. »

C'est à se taire de voir comment la vie s'y prend parfois pour nous annoncer la mort appréhendée d'un être attachant. L'après-midi de la fête du travail, je roulais à pas d 'escargot en direction de Montréal sur l'autoroute des Laurentides. Jacques Normand sur les ondes de Radio-Canada chantait le thème de l'émission des Couche-tard. Je songeai que c'est lui aussi qui chantait jadis la chanson J'aime les nuits de Montréal. Je pensai aussitôt à Gabriel Lapointe, qui avait décidé d'ouvrir le spectacle du 1501 juin dernier, avec une chanson J'aime le Barreau de Montréal sur l'air de cette chanson-là. Puis ce fut les nouvelles de 14 heures à la radio. Ce fut comme une peine noire et pesante qui se mit à pleuvoir à verse dans ma gorge et mes poumons. On disait que Me Gabriel Lapointe était mort la veille.

L'automne dernier, je sus par une nouvelle qui circulait sous le manteau que les semaines de Gabriel Lapointe lui étaient chichement comptées par les médecins. Je voulais lui parler... sans lui en parler... J'en parlai à sa secrétaire qui me suggéra de le retrouver comme si de rien n'y paraissait, à sa table au restaurant un midi. Je me sentais pleutre et mal à l'aise de me retrouver à son repas du midi comme un cheveu sur sa soupe. Puis le temps passa... et je me trouvais de plus en plus timoré... Comme la Noël s'annonçait, je décidai de lui envoyer une carte du temps des fêtes... Je rappelai les bons moments que nous avions vécus ensemble au Barreau, et lors des roasts des bâtonniers à sortir, y compris le sien, avec les autres avocats et avec le timonier, Monsieur le juge Pierre Michaud. Je lui dis le plaisir que j'avais eu d'assister à ses spectacles où il chantait Mon cœur est un violon. Il me répondit par écrit avec simplicité et élégance en me parlant de ce que je savais sur ce qu'il lui arrivait... Puis, dans une autre lettre, il m'invita à une rencontre où il me demanda de participer avec lui à la présentation de certains numéros du spectacle qu'il tissait depuis moult saisons pour le 150e anniversaire du Barreau de Montréal.

Avec d'autres avocats et avocates et collègues et techniciens et spécialistes des mystères de la scène, dont le comédien Denis Bouchard, depuis janvier jusqu'à juin nous avons vécu avec un homme marqué par la vie et sa passion, plein d'entrain créatif et de vie à partager. Je pensais connaître cet homme que j'avais fréquenté à distance depuis environ quinze ans Je découvris au long des semaines puis des soirs puis des jours un être bon, loyal, une âme attachante de loyauté et de générosité, un homme fier, discret et vrai. Quelques jours avant le spectacle, je lui demandai au téléphone de nous rencontrer seul à seul car les papillons me volaient dans l'œsophage et le jour et la nuit à la pensée de me retrouver face à cette immense salle paroissiale que serait la salle Wilfrid-Pelletier. Il accepta le jour même. C'était après le départ des employés de son bureau. Le portier puis les préposés à l'entretien le saluaient avec simplicité et respect. Au bar sur la Place d'Armes où nous nous sommes rendus il manifestait la même authenticité et transparence sans trivialité ni complaisance envers le personnel. Nous avons goûté du bon scotch. Il me parla avec délicatesse de la vie et des vivants avec vivacité, discrétion et concision. Il parla de lui qui n'avait plus rien à perdre, qu'il lui était arrivé de penser à la vie et à son revers l'automne passé. Maintenant, il vivait sa vie faisant ce que bon lui semblait et voyant ceux qu'il lui plaisait sans forfanterie ni arrogance. Puis, il quitta pour rejoindre sa femme Jacqueline car depuis quelque temps, disait-il avec son sourire gai de tristesse, son couvre-feu était plus tôt qu'auparavant.

Le soir du spectacle, assis l'un près de l'autre derrière les rideaux de la salle Wilfrid-Pelletier, en regardant sans être vus les gens qui remplissaient petit à petit la salle, il me confia qu'il se sentait fébrile. Cela lui arrivait d'admettre une certaine fébrilité dans des situations de tension et de haute voltige. Il ajoutait que d'avoir été parachutiste dans l'aviation militaire canadienne l'avait aidé pour affronter des embûches et des situations périlleuses. À la fin du spectacle, il reçut avec émotion les remerciements de la salle. Ce n'est que lors d'une belle réception dans un bar de la rue Drummond dans la nuit qu'il délivra à tous ceux et celles qui avaient vécu ce spectacle, ses remerciements et ses sentiments avec noblesse, simplicité et authenticité pour la belle soirée que les membres du Barreau, par leur numéro sur scène, lui avaient permis de vivre. Sur le trottoir, en partant à deux du heures du matin, nous nous sommes parlés puis, en signe d'au revoir, il me donna un « bec » sur le front.

Deux jours plus tard, je lui ai parlé au téléphone alors que les marques d'appréciation et de remerciements lui pleuvaient dessus. Nous nous sommes convenus de nous retrouver quand l'occasion, l'herbe tendre se présenteraient au petit bar sur la Place d'Armes pour faire le post mortem de ce spectacle où des avocats et avocates s'étaient donnés avec tant de talent et dont il avait été le maître d'œuvre. L'occasion verdoyante ne s'est pas encore présentée. Ce post mortem nous le ferons bien un beau soir avec un bon scotch dans un autre bord...

 

 
 

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