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Ce ne sont pas seulement les gens d'affaires et les banquiers qui font des bilans. Il peut arriver que des amateurs de mots peuvent en faire tout autant. Ce mot qu'on vient d'utiliser, qui nous l'a fait voir pour la première fois? Nous a-t-il été donné par notre père, notre mère, un voisin ou un auteur dans un livre ou un acteur dans un drame au théâtre?
Au temps de mon enfance, les mots nous parvenaient depuis la bouche de nos parents, puis de la chaire, puis de la tribune de la maîtresse, puis de l'appareil de radio R.C.A. Victor sur une table carrée près d'une fenêtre verte. Ma mère nous chantait des chansons où des poulettes grises pondaient dans l'église, des noires dans l'armoire. Le dimanche, ma mère sortait de l'armoire son instrument sans mot dire, frottait un morceau d'arcanson sur les crins de l'archet et faisait danser les cordes de son violon. Je tiens donc de ma mère ces mots qui font les sons du violon comme archet, arcanson, crin, chevalet. Par contre, les traits, ces lanières de cuir pour tirer une voiture avec un cheval, le sarrasin, cette céréale qu'on cultivait pour faire une farine, m'ont été enseignés par mon père. C'est lui, au temps des amours et des semailles, qui ensemençait de sarrasin ses champs avec Prince noir, son cheval de trait, qui tirait la charrue à laquelle il était attelé.
D'autres mots m'ont été apportés par mes frères aînés. Ce sont des mots qui jouent dans les sports comme patins, lanceur, rondelle et jambettes, et des mots qui ont trait aux jeux de l'amour et du hasard comme dentelle, jarretelle, mots doux, billets doux. Un voisin lointain, qui venait sans s'annoncer car nous n'avions point de téléphone, m'apprit qu'il fallait dire Trois-Rivières, où il allait en gros char - en train - voir sa bru après le temps des récoltes, et non Trois-Riviéres. Son patois, - c'est ainsi qu'on appelait improprement le juron d'une personne - c'était tornette. Il était le seul à utiliser ce patois et quand on le voyait venir sur le chemin après le souper avec son chapeau de paille à la main, on disait le père Tornette s'en vient veiller.
Beaucoup de mots nous étaient lancés depuis la chaire. Le curé nous perlait et pontifiait et pérorait sur les péchés de la chair et sur les mariages mixtes et les fêtes d'obligations. Quand à la faculté de droit, le doyen Maximilien Caron nous enseignait les obligations dans le code civil. Je me souvenais des jours envolés dans les années d'autrefois comme le six janvier, l'Ascension et puis l'Immaculée-Conception que nous devions, par obligation, fêter vaille que vaille sous peine de sanction de faute mortelle.
À l'école, la maîtresse nous enseignait les lettres en nous les découvrant une à une sur le tableau. Puis, en sortant et tirant la langue, nous tentions de dessiner sur une feuille blanche ces lettres qu'on nous avait révélées. On utilisait un transparent feuille de papier réglée, que l'on mettait sous la feuille blanche pour écrire droit. Quand on parle de transparence dans le droit, je pense à Mademoiselle Papineau, ma maîtresse à l'école primaire, qui a fait de moi un droitier. Écrire de la gauche ne faisait point sens pour elle car je ne savais pas écrire droit, mâchait entre ses dents la maîtresse, même avec le transparent.
Les mots nous parvenaient aussi de la radio qui nous apportaient émerveillements et nouveautés par ses émissions d'enfants comme Madeleine et Pierre et Yvan l'intrépide.
Tous les soirs avant le souper, j'écoutais avec appétit les aventures de Madeleine et Pierre et Yvan. C'était fascinant car il n'y avait point d'images mais que des mots et des sons et des bruits faits par un bruiteur. Quand il m'était permis d'être malade, je restais à la maison avec ma mère et j'écoutais alors les radio-romans de maman. Le soir j'écoutais avec mon père les radio-romans de papa comme Les belles histoires des pays d'en haut écrites par Claude-Henri Grignon et Métropole écrit par le poète Robert Choquette. Nous écoutions aussi tous les soirs les nouvelles Molson à CKAC, qui nous parlait du monde et des vieux pays, avec Albert Duquesne et son « bonsoir mesdames, bonsoir mesdemoiselles et bonsoir messieurs ». Il y avait aussi la Soirée du hockey d'un océan à l'autre et les discours politiques de Maurice Duplessis et Camillien Houde. La radio c'était un personnage important dans la maison, plus que le gramophone qu'on montait et remontait à la main et qui ne jouait que le dimanche ses disques qui chantaient comme à travers des brumes et des vents. Quand la radio à l'émission Les événements sociaux nous annonça que le père de ma mère était mort elle dut, la radio, se taire durant deux semaines. Elle aussi devait porter le deuil comme les autres membres de la famille qui se vêtaient de noir. Pour recevoir les « sympathies » et les condoléances des voisins, attirés par le crêpe à la porte extérieure. C'était bizarre cette émission intitulée Les événements sociaux car d'une voix sépulcrale l'animateur mortuaire ne nous annonçait comme nouvelles de la société que des décès et des services funèbres et des maisons funéraires au nom Sanschagrin ou Sans regret.
Un samedi matin, au temps où j'étais trop petit pour aller à l'école ou à la maternelle qui n'existait point encore, je me cachai derrière la table sur lequel trônait la radio. Je voulais en avoir le cœur net. La grosse radio R.C.A. Victor, de bois brun, affichait son sigle avec un chien qui écoute un cornet. À l'arrière de la radio, c'était tout ouvert. On y voyait toutes sortes de lampes qui permettaient à la radio de jouer. C'était à l'ère des lampes et non des transistors. Je savais qu'il y avait à l'intérieur de cette boîte de radio des petits personnages qui y habitaient et qui nous parlaient et nous disaient des mots lors de nos émissions. J'avais ouvert la radio avant de me tapir à l'arrière pour écouter le conte de tante Lucille le samedi matin. Enfin, j'eus la preuve que je cherchais. Je vis, de mes yeux vus, un tout petit doigt sortir du petit trou d'une lampe et me faire un petit signe entendu.
Je compris que des familles de petits personnages lilliputiens habitaient en permanence cette petite maison qu'était la boîte de radio pour nous apporter, au gré des jours, des mots et des mots beaux ou gris ou doux.
Les mots pour chacun de nous ont une provenance qui nous rattache à des personnes qui nous les ont prodigués et qui continuent de nous les faire connaître. L'autre samedi, je m'en fus jouer au golf. J'y rencontrai un avocat, Me Normand Bastien, directeur général de l'Aide juridique à Montréal. Il m'enseigna un nouveau mot.
Je connaissais des civilistes, des criminalistes et aussi des familialistes. Me Bastien m'annonça que le Barreau canadien allait bientôt reconnaître les membres du Barreau œuvrant principalement en droit de la jeunesse comme des jeunessistes.
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