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BEAUX MOTS DITS

Les trois grâces

Jacques R. Roy, j.c.q.

C'était au temps de Noël. J'y croyais au Père Noël, comme au petit Jésus et à sa mère, la Vierge Marie. C'était le 24 décembre au matin dans la cuisine, chez nous. Mon frère aîné, Réal, vivait, dans sa chambre trouée pour donner accès à la chaleur du poêle à charbon, depuis septembre, une maladie mortelle. Cela dévastait mes parents. D'autre part, ma mère se faisait du souci quant à la poussée du communisme en Russie et de l'absence de la Vierge Marie dans cette contrée. Et en plus, dans le monde entier, régnait depuis cinq ans une guerre mondiale que nous, les enfants, suivions de près. En effet, notre téléjournal, c'était les photos de chars d'assaut et d'avions de combat du supplément illustré du Montréal Star collés dans un grand cahier par Robert, le deuxième de mes frères. Monsieur Murray, l'anglo protestant du village chez qui mon frère allait porter des œufs le dimanche, lui remettait ses journaux de la semaine écoulée.

Ma mère décida ce matin-là, au moment où nous avalions notre riz soufflé dans un bol de lait non pasteurisé, d'ouvrir un nouveau front et de lancer ses six garçons dans les hostilités. Notre mission consistait à mitrailler la Vierge Marie de 1000 Ave maria chacun, entre le lever et le coucher du soleil en ce jour du 24 décembre 1944. Elle avait son plan : entre l'évier et la radio R.C.A. Victor, elle nous en précisa les lignes à longer et les crêtes à éviter et les positions à rejoindre.

Pour un enfant âgé de six ans, c'était une tâche d'homme et je m'y attelais avec ardeur. À midi, j'avais déjà engrangé 200 solides Ave. Puis, je pris un bon dîner et plongea à nouveau dans la mitraille. Le soleil baisait déjà derrière les peupliers agenouillés sous la neige. Je touchais la moitié inférieure de ma mission. C'est alors que je me suis envolé. Un peu comme le curé qui dévalait les génuflexions et les oraisons dans les trois messes basses de Noël d'Alphonse Daudet pour arriver plus vite au réveillon dont il humait les effluves entre deux burettes. Je baragouinais maintenant seulement la première partie de l'Ave maria et passais sans détour à la première partie seulement du suivant. Mais, contrairement à la bataille de Josué dans la Bible, où le soleil s'était arrêté pour terminer les combats, mon soleil baissait ce jour-là à vue d'œil et je me sentais rempli d'émoi et d'effroi devant le nombre d'Ave qui me faisaient face. Je décidai d'escamoter davantage mais bientôt, j'avais atteint la vitesse maximum de l'escamotage et défoncé le mur du son des Ave rendus inaudibles. Je décidai alors, pour me garder alerte et allumé, de chanter. J'entonnais les trois premières notes du cantique de l'Ave maria, appris de ma maîtresse de première année, Sœur Marie de la Visitation. Et immédiatement, je faisais une croix sur ma feuille blanche indiquant que je m'approchais à un rythme d'enfer de mon objectif de mille Ave.

Puis je poussai un cri de Sioux. Ma mère, qui préparait des tartes aux pommes, tressaillit. Ma feuille était pleine. J'y étais, j'étais rendu et je m'écriai: « J'ai gagné! ». Mes autres frères, peinant péniblement encore dans les pentes grimpantes de leurs dizaines et dizaines d'Ave à remonter, s'en prirent à moi, me qualifiant de tricheur. Une chicane allant se transformer en bataille dévastatrice pour le gagnant des Ave se développa. Puis s'amplifia en imprécations non célestes jusqu'à l'intervention divine de ma mère avec son rouleau à rouler la pâte à tarte en mains. Ma mère normalisa les Ave comme on le fait maintenant pour les notes des étudiants au secondaire. Elle proclama que les six garçons, depuis Réal agonisant jusqu'au dernier de ses enfants, Bernard (encore aux couches), avaient touché le sommet des mille Ave en même temps. Elle ajouta qu'elle avait bien confiance, grâce à ce nouveau front ouvert dans la journée, d'obtenir de la Vierge Marie la livraison de ses trois vœux, ses trois grâces.

Durant l'année qui suivit ce marathon d'Ave, ma mère reçut du ciel marial deux de ses grâces commandées la veille de Noël. Mon frère aîné sortit enfin de sa chambre et de sa maladie mortelle, au temps de Pâques, pour se rendre au mariage d'une bien belle cousine sur la rue des Érables à Montréal, avec un chapeau neuf comportant une plume. Nous gagnâmes notre guerre mondiale. Les cloches en goguette de l'église nous obligèrent , un matin de mai, à sortir de l'école pour nous rendre au pas de course à la maison de Dieu et de la Vierge Marie pour en être officiellement informés par le curé, tout de rouge et de Te Deum habillé. Quant à sa troisième commande, ma mère dut prendre son attente en patience. Il lui fallut même recevoir l'aide du président des États-Unis. Grâce à Ronald Reagan et à sa guerre des étoiles contre l'empire du mal, ma mère en son vivant, plusieurs et plusieurs Noël en retard, engrangea sa troisième grâce quand le communisme en Russie se mit à pâlir et l'étoile du matin de la Vierge Marie à y surgir.

 

 
 

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