ATTENTION : Les archives du Journal du Barreau vous sont présentées telles qu'elles ont été déposées sur le Web au moment de leur publication. Il est donc possible que certains liens soient non fonctionnels et que certains renseignements soient périmés.
Pour toute question ou commentaire concernant le Journal, communiquez avec journaldubarreau@barreau.qc.ca
Visitez la page officielle du Journal du Barreau sur le site Web du Barreau du Québec.
Le marché juridique québécois est un marché développé et concurrentiel. À preuve, les cabinets d'envergure y sont nombreux, si l'on tient compte notamment de la taille relativement modeste de la population et de l'économie du Québec. La pratique anglo-saxonne du droit est loin d'être étrangère à ce phénomène. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner les marchés juridiques des nations autres qu'anglo-saxonnes qui, en termes de développement économique et de populations, se comparent au marché québécois, ceux des pays scandinaves par exemple.
Au Québec comme ailleurs, les cabinets cherchent à se repositionner pour mieux répondre aux besoins des clients. Les fusions sont souvent la solution, comme celle des cabinets Heenan Blaikie, de Montréal, et Aubut Chabot, de Québec survenue en septembre 1998 |
La population des pays scandinaves s'élève à 23,4 millions d'habitants, soit 4,3 millions pour la Norvège, 5,1 millions pour la Finlande, 5,2 millions pour le Danemark et 8,8 millions pour la Suède. Celle du Québec s'établit, elle, aux alentours de 7 millions d'habitants. Sans être identiques, les clientèles juridiques scandinaves s'apparentent donc suffisamment à la nôtre, ce qui permet de comparer leurs marchés juridiques respectifs avec le nôtre.
Ce faisant, l'on constate que le Québec compte nettement plus de grands cabinets que les pays scandinaves, soit six bureaux de plus de 100 avocats1, contre trois en Suède2, un au Danemark3, et aucun en Finlande et en Norvège. On recense, au Québec, une dizaine de cabinets de 50 à 100 avocats. La Norvège4 en dénombre six, la Suède deux, le Danemark deux et la Finlande un.
D'autre part, une partie importante des marchés juridiques scandinaves est oligopolistique, et se caractérise par une poignée de cabinets qui possède une emprise quasi absolue sur toutes les grandes transactions s'opérant dans les marchés nationaux. La Suède et le Danemark possède chacun trois de ces cabinets, alors que la Norvège en compte quatre. Ces cabinets ont pour clientèles les plus grosses organisations privées et publiques, qui leur réfèrent la presque totalité de leurs dossiers juridiques majeurs. Ainsi, les trois cabinets suédois dominants empochent
40 % des revenus générés par les 50 plus grandes études juridiques. Selon l'évaluation d'un avocat suédois, un cabinet qui voudrait détenir une pareille part de marché aux États-Unis devrait compter
20 000 avocats. Les grands cabinets québécois ne jouissent certes pas d'un tel pouvoir d'attraction.
Ces différences entre les marchés scandinaves et québécois viennent sans doute du fait que le marché juridique québécois fonctionne à la manière des marchés anglo-américains, qui possèdent une forte orientation commerciale. Il y a déjà plusieurs d'années que le marché québécois ne se compose plus uniquement de petits cabinets traditionnels, contrairement aux marchés scandinaves. Au début de la décennie, un grand cabinet suédois ne comptait qu'une trentaine d'avocats5. Par ailleurs, le droit commercial, financier et des affaires est nettement plus développé au Canada que dans la vaste majorité des autres pays du globe, y compris les pays scandinaves. Les contrats qui accompagnent les transactions majeures y sont beaucoup détaillés qu'ailleurs, ce qui donne passablement de travail aux avocats québécois et permet à plusieurs cabinets de se développer considérablement.
Étrangement, même si le niveau de concurrence qu'ils doivent affronter diffère, les avocats québécois et scandinaves envisagent l'avenir de leur profession de façon assez similaire.
Dans son rapport final, le Comité sur l'avenir de la profession du Barreau du Québec6 concluait, en juin 1996, que les cabinets québécois auraient probablement dans le futur une distribution « bimodale ». Le marché devrait se polariser entre grands et petits cabinets. Les petits cabinets, dits cabinets boutiques, deviendront très spécialisés dans un domaine. Par exemple, un bureau d'une vingtaine d'avocats spécialisés en santé pourra donner tous les services dont les clients auront besoin dans ce domaine: construction d'hôpitaux, CSST, responsabilité professionnelle, droit du travail, évaluation, etc. Les grands cabinets offriront, eux, une très grande gamme de services sous un même toit. Ils seront spécialisés dans plusieurs domaines, souvent les plus rentables.
La fidélité réduite des clients d'aujourd'hui -- qui magasinent davantage les cabinets que par le passé --, la pression à la baisse sur les honoraires là où règne une forte concurrence et la demande toujours plus grande de services spécialisés de la part des entreprises ont fait en sorte que les cabinets ne peuvent être réellement rentables, de nos jours, que s'ils sont soit très gros et solides financièrement ou soit petits, spécialisés, et fonctionnant à peu de frais.
De nombreux avocats scandinaves voient les choses du même œil. D'ailleurs, la polarisation entre les grands cabinets et les cabinets boutiques est déjà amorcée en Scandinavie. Là cependant, ce sont principalement les petits cabinets qui ont amorcé ce virage, en se spécialisant passablement au cours des dernières années. En Finlande, par exemple, la principale stratégie des petits cabinets a été de se loger dans des niches très bien définies. Par contre, les cabinets intermédiaires scandinaves hésitent encore beaucoup à s'établir comme de grands cabinets. Ils craignent de devenir trop gros pour leur marché et de perdre des plumes dans l'aventure. Ils semblent percevoir leur marché comme plus petit qu'il ne l'est réellement. Plusieurs avocats suédois pensaient, au moment où trois de leurs cabinets ont atteint la taille de
120 avocats, que leur marché ne pourraient pas les supporter, et que ceux-ci perdraient des parts de marché. Or, c'est l'inverse qui s'est produit. De même, certains avocats danois pensent qu'un cabinet de 100 avocats, comme Kromann & Münter, a la plus grosse taille que leur marché puisse supporter. En Finlande, certains croient que le plus gros cabinet ne pourrait guère dépasser 50 avocats pour demeurer viable. Fait à noter, les deux pays possèdent une population de taille égale.
Au Québec, ce sont les cabinets intermédiaires qui semblent le plus vouloir se repositionner. Ceux qui comptent actuellement entre 40 et 60 avocats -- une dizaine environ -- étudient tous actuellement, avec plus ou moins de sérieux, des hypothèses de fusion avec d'autres cabinets. Le but visé est de devenir un grand cabinet pouvant répondre à tous les besoins des clients. Certains cabinets sont d'ailleurs passés aux actes en 1998. Mackenzie Gervais et McMaster Meighen ont fusionné le 11 Ogilvy Renault (171 avocats), Lavery de Billy (153 avocats), McCarthy Tétrault (145 avocats), Martineau Walker (130 avocats), Desjardins Ducharme Stein Monast (129 avocats), Stikeman Elliot (107 avocats). Source: Industrie des services juridiques, Les avocats doivent changer de philosophie, Les Affaires, Cahier spécial, Samedi 29 novembre 1997 p.B1.
2 Advokatfirman Vinge (139 avocats), Mannheimer Swartling (127 avocats) et Lagerlöf & Leman (123 avocats). Source: Sweden's Lagerlöf enters a brave new world, International Financial Law Review (IFLR), septembre 1998, p.28.
3 Kromann & Münter (105 avocats). Source: Danish firms consider international links, IFLR, septembre 1998, p.36.
4 Le plus gros cabinet norvégien, Thommessen Krefting, possède 87 avocats. Source: Norway's big four under pressure, IFLR, septembre 1998, p.47.
5 D'autres pays développés, dont la population est à peu près équivalente à celle du Québec, ne possèdent pas de grands cabinets. Le plus grand bureau d'Autriche (8,1 millions d'habitants) ne compte que 50 avocats et celui de la Suisse (7,3 millions d'habitants) n'en possède que 40. En raison du très grand « conservatisme légal » de l'Autriche et du marché juridique éclaté en cantons et en groupes ethniques de la Suisse, ces deux pays ne fournissent toutefois pas de bons points de comparaison avec le Québec.
6 La pratique du droit au Québec et l'avenir de la profession, Barreau du Québec, juin 1996.
© Barreau du Québec 1996-2012