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Au Québec comme ailleurs on entend souvent dire que le marché juridique est complètement saturé en raison du trop grand nombre de recrues admises annuellement dans les rangs du Barreau. Ce diagnostic est posé un peu partout aux quatre coins de la planète, chaque fois que le travail vient à manquer ou que trop de finissants en droit se trouvent désoeuvrés. Pourtant, rares sont les pays où l'on peut établir avec certitude un surplus criant d'avocats. Plusieurs pays souffrent même d'une pénurie de juristes.
Pays en manque !
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Les pays en pénurie d'avocats se trouvent principalement en Asie et en Europe de l'Est. Le nombre restreint d'étudiants finissants en droit chaque année est souvent la cause de leur carence de juristes.
Il semble que ce soit les cabinets japonais qui éprouvent le plus de difficulté à recruter de bons avocats. Rien d'étonnant à cela puisque le nombre des nouvelles recrues admises annuellement par le Barreau japonais n'était que de 500 jusqu'à tout récemment. Il vient de passer à 700 et pourrait grimper à 1 000 dans quelques années1. Plusieurs avocats japonais considèrent ce rythme de croissance téméraire, et ils s'en inquiètent. Selon certains, la qualité des nouveaux avocats pourrait en souffrir.
Il est vrai que le secteur juridique nippon, confiné qu'il est aux champs les plus traditionnels de la pratique, est bien petit en regard des standards occidentaux. Il n'en demeure pas moins que, pour une population de 125 millions d'habitants dont l'économie mondiale se situe au deuxième rang, 700 nouveaux avocats par an semblent bien peu. Au Québec, 770 à 925 avocats devraient être admis au Barreau cette année2. Toutefois, contrairement à leurs collègues québécois, les jeunes avocats japonais profitent réellement de cette situation puisqu'ils se trouvent très rarement sans un bon emploi en main.
C'est tout aussi vrai pour leurs collègues coréens. Le Barreau de la Corée du Sud a maintenu le nombre de nouvelles recrues artificiellement bas pendant une dizaine d'années, avant de l'augmenter à 300 en 1996. Les nouveaux avocats coréens ont tellement l'embarras du choix en matière d'emploi qu'ils dédaignent souvent les postes offerts par les entreprises pour s'orienter vers des fonctions plus lucratives, comme plaideur pour un cabinet privé ou même juge3.
La Chine manque elle aussi d'avocats, car son marché juridique se développe très rapidement. L'ouverture sur le monde et la forte croissance économique qu'elle a connue ces dernières années ont fait bondir le nombre de clients potentiels. La nouvelle génération d'avocats chinois, que l'on dit bien formée, a toute la latitude voulue pour ouvrir et développer des cabinets. Et elle ne s'en prive pas4.
Il y a également pénurie d'avocats dans plusieurs anciens pays communistes, en Russie par exemple. « La Russie possède le marché juridique le plus actif de la planète », déclare Me Britt Shaw du cabinet américain Rothstein & Shaw, en poste à Moscou5. Il y existe un énorme déséquilibre entre l'offre et la demande de services juridiques, cette dernière étant quasi illimitée. Beaucoup de cabinets recrutent directement dans les écoles de droit.
La pénurie de bons juristes se fait également sentir en Hongrie, en Pologne et en République tchèque. Dans ce dernier pays, cette pénurie touche même la magistrature. Les juges y seraient au mieux médiocres, selon les standards occidentaux6. Un joyeux méli-mélo régnerait au sein des tribunaux tchèques! Ils rendent des décisions imprévisibles, qui sont en plus très longues à obtenir. Ainsi, sur les 10 000 procédures de faillite qui ont été déposées depuis 1993, seulement 10 avaient été complétées au début de 1998.
Pays en surplus ?
Il y a, à l'opposé, des pays qui souffriraient d'un excédent d'avocats. Presque tous les pays occidentaux, à en croire certains juristes. Cependant, cette perception n'est souvent que partiellement ou pas du tout fondée. Qui dit avocats sans travail ne dit pas forcément surplus d'avocats.
À vrai dire, il n'y a réellement surplus que dans quelques rares pays. Ainsi, en Nouvelle-Galles du Sud, la province principale d'Australie avec près de six millions d'habitants, on comptait 16 000 avocats en exercice et 16 000 étudiants en droit en 1996. La plupart des diplômés ont besoin de détenir un autre diplôme pour se trouver du travail. Un baccalauréat en droit australien prouve simplement que son détenteur possède un esprit analytique et logique, rien de plus.
En Nouvelle-Zélande, pays de plus de trois millions d'habitants, on dénombre plus de 7 000 avocats. Et 4 500 étudiants devraient terminer des études de droit d'ici 2002. Certains avocats néo-zélandais trouvent cette situation totalement ridicule.
Dans la majorité des pays occidentaux, on ne peut pas toutefois déterminer clairement s'il y a ou non un excédent d'avocats, et ce, malgré le fait que leur nombre a beaucoup augmenté depuis 30 ans. Par exemple, le nombre d'avocats a plus que triplé aux États-Unis depuis 1967, passant de 240 600, soit 1,3 avocat par 1 000 habitants, à 741 700 en 1987, soit 2,9 avocats par 100 000 habitants7. Mais la demande de services juridiques a elle aussi grimpé en flèche. Les services juridiques comptaient pour 0,6 % du produit intérieur brut (PIB) américain en 1960, tandis qu'il représentait 1,39 % de celui de 1987. Comment peut-on alors évaluer s'il y a oui ou non surplus de juristes ?
La question se pose dans les mêmes termes au Québec. On comptait en 1971 3 447 avocats québécois, soit 0,56 avocat par 1 000 habitants, contre 13 855 en 1991, soit 1,96 avocat par 1 000 habitants8. Il s'agit certes d'une très forte hausse. Par contre, la demande de services juridiques au Canada a augmenté beaucoup plus vite durant cette période que le PIB, qui est passé de 1,9 milliard $ en 1973 à 11 milliards $ en 1993. Et cette demande serait encore bien plus grande si les honoraires généralement exigés étaient moins élevés9; ils sont carrément prohibitifs pour plusieurs clients potentiels. Pourtant, de nombreux jeunes avocats manquent de travail. Alors, y a-t-il ou non surplus d'avocats au Québec ?
Cette question ne reçoit pas de réponse précise dans la plupart des pays européens. Par exemple, il est très difficile pour les jeunes avocats suédois de fonder un cabinet actuellement. Cependant, s'ils trouvent une façon originale de se vendre, ils réussissent très bien10. Les cabinets allemands et danois ont, quant à eux, de la difficulté à recruter. Mais ce n'est pas en raison d'une insuffisance d'avocats. C'est plutôt que les entreprises de ces pays pigent allègrement dans la talle des avocats fraîchement reçus; elles leur offrent des salaires supérieurs à ceux que les cabinets peuvent leur offrir11.
Dans certains autres pays européens, comme l'Angleterre et la France, l'impression qu'il y a une surabondance d'experts juridiques est renforcée par un problème de concentration géographique. Les avocats anglais et français se trouvent en trop grand nombre dans les capitales, qui souffrent, elles, d'un surplus considérable. Mais en dehors de Londres et de Paris, le problème du trop plein d'avocats n'est pas aussi aigu, semble-t-il.
Enfin, à la question de savoir si une nation peut à la fois posséder trop de finissants en droit et se trouver quand même en manque d'avocats, certains répondent affirmativement. Surtout quand la formation donnée aux étudiants est inadéquate et qu'aucun stage n'est requis pour être admis au Barreau, comme en Italie et en Espagne. Les cabinets italiens trouvent trop théorique la formation juridique donnée dans leurs universités, trop peu axée sur leurs besoins véritables12. Il leur est difficile de recruter de bons jeunes juristes possédant des notions d'ordre pratique. Me Maurizio Bernardi du cabinet Pavia e Ansaldo, le plus gros en Italie, affirme qu'il rejette 95 % des curriculum vitae qu'il reçoit après un examen sommaire13.
Ce n'est pas en Autriche que ce problème risque de survenir, car pour être admis au Barreau, il faut compléter un stage de cinq ans après ses études en droit. La formation y serait, dit-on, inégalable!14.
1 « Rocky road to a liberalized Japanese legal market », International Financial Law Review (IFLR), septembre 1997, pp. 27-29.
2 Rapport du Barreau du Québec sur La pratique du droit au Québec et l'avenir de la profession , juin 1996, p.33.
3 « Korea's legal culture begins to change », IFLR, septembre 1997, pp. 41-42.
4 « One country, two legal markets », IFLR, juin 1998, pp. 30-32.
5 Citation tirée de l'article « Russian uncertainties dispelled by optimism », IFLR, septembre 1996, pp.33-35.
6 « Czech lawyers survive in tough market », IFLR, février 1998, pp. 33-35.
7 « The market for lawyers », Journal of Law & Econmics, vol. XXXV(2), octobre 1992, pp. 215-245.
8 Op. cit., note 2, p. 33.
9 Owen Lippert, Consumer Demand for Legal Services, Canadian Lawyer, novembre/décembre, pp. 14-16.
10 « Sweden's Lagerlöf enters a brave new world », IFLR, septembre 1998, pp. 28-30.
11 « Danish firms consider international links », IFLR, septembre 1998, pp. 36-38.
12 « Italian firms face foreign invasion », IFLR, mai 1998, pp. 32-34.
13 « Italian lawyers meet challenge of competition », IFLR, décembre 1996, pp.32-34.
14 « Austrian lawyers wait for competition to arrive », IFLR, décembre 1996, pp. 41-42.
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