ATTENTION : Les archives du Journal du Barreau vous sont présentées telles qu'elles ont été déposées sur le Web au moment de leur publication. Il est donc possible que certains liens soient non fonctionnels et que certains renseignements soient périmés.
Pour toute question ou commentaire concernant le Journal, communiquez avec journaldubarreau@barreau.qc.ca
Visitez la page officielle du Journal du Barreau sur le site Web du Barreau du Québec.
Parmi ceux qui pratiquent le droit depuis un bon nombre d'années, peu discuteraient le fait que les avocats appartiennent à une profession extrêmement stressante. Malheureusement, la reconnaissance de cette vérité fondamentale ne signifie pas que les avocats reconnaissent individuellement les effets du stress, ainsi que la nécessité et la responsabilité qui leur incombent d'apprendre les techniques de gestion du stress et de les intégrer à la vie de tous les jours.
Les statistiques suivantes révèlent une triste réalité. Alors qu'il est généralement admis que 10 % de la population adulte des États-Unis a une consommation d'alcool abusive chronique, ce pourcentage ne semble pas s'appliquer aux avocats. En effet, le pourcentage est beaucoup plus élevé chez ceux-ci. Selon une étude réalisée à Washington, « 18 % des avocats qui pratiquaient depuis deux à 20 ans avaient développé des problèmes de consommation d'alcool, [et le chiffre augmente à] 25 % [chez] les avocats qui pratiquaient depuis 20 ans ou plus. »1[Traduction]
En 1991, l'Université Johns Hopkins de Baltimore a interviewé 12 000 travailleurs concernant la dépression. Les avocats étaient au premier rang des professionnels souffrant le plus de la dépression. Alors que trois à neuf pour cent de la population générale peut souffrir de la dépression, un sondage sur la qualité de vie mené par le Barreau de la Caroline du Nord en 1991 révèle que près de 26 % de ses membres manifestaient des symptômes de dépression clinique. Près de 12 % ont déclaré qu'ils songeaient au suicide au moins une fois par mois.2
Les rapports provenant des programmes d'aide aux avocats dans tout le pays indiquent que le suicide chez les avocats est chose commune. Chez les avocats américains, les hommes sont deux fois plus susceptibles de se suicider.3
Le niveau d'insatisfaction en ce qui a trait à la carrière n'a jamais été aussi élevé. Un nombre record d'avocats cherche à faire carrière dans d'autres domaines. Selon de récents sondages, seulement 50 % des répondants choisiraient d'être avocats si c'était à recommencer et ne conseilleraient pas à leurs enfants de choisir cette profession.4
Certains facteurs de stress de la pratique du droit sont généraux et on les retrouve dans plusieurs autres professions outre le droit, alors que d'autres sont propres au droit. Certains traits de personnalité et caractéristiques démographiques font aussi en sorte que certains avocats sont plus susceptibles au stress. Cependant, plusieurs plaintes communes contribuent à la détresse des avocats.5
Les avocats se plaignent que les contraintes de temps, la surcharge de travail et le manque de temps pour eux-mêmes et leur famille contribuent souvent au stress qu'ils subissent. Plus le nombre d'avocats augmente, plus intense est la concurrence. Cette concurrence accrue provient d'une croissance plus lente dans le contexte économique général, la rationalisation des cabinets et la réforme de la responsabilité civile délictueuse. Les intrigues politiques et le dénigrement, l'absence de respect et de courtoisie de la part des supérieurs et des adversaires, un soutien administratif et parajuridique médiocre et les procédures de promotion injustes sont aussi des facteurs qui contribuent au stress dans la profession. Certains avocats se disent préoccupés par le conflit et l'ambiguïté de leur rôle su sein de la société. Ils ressentent parfois un conflit entre leur rôle à titre d'officier de justice et celui de représentant de leurs clients. Le fardeau qui accompagne la responsabilité de régler les problèmes des autres dans un contexte où les erreurs peuvent coûter cher est un poids lourd à porter.6
Outre les facteurs de stress externes, les caractéristiques individuelles doivent aussi être prises en compte. Le perfectionnisme est un trait de personnalité répandu chez les avocats. Le perfectionnisme est un mode de vie qui exige le contrôle. Cette situation s'aggrave en vertu d'un principe de vie selon lequel « mon travail doit être parfait, sinon je vais échouer. Les détails sont ce qu'il y a de plus important. » Puisqu'il est humainement impossible de prévoir à 100 % ce qui se réalisera, les perfectionnistes sont souvent déçus. Les avocats réfléchissent de façon « analytique ». Par conséquent, ils ne sont pas en mesure d'apprécier le rôle positif que jouent les émotions dans le processus de réflexion. « Ainsi, ils n'ont pas la capacité de gérer leurs émotions de la façon la plus saine et ont tendance à être insensibles à ce que les autres peuvent ressentir. »[Traduction] Le système judiciaire accusatoire suscite des sentiments d'hostilité, de cynisme, d'agressivité, de peur et de dévalorisation. Si un avocat ne peut gérer ces émotions efficacement, il est plus susceptible de se sentir stressé. L'accent mis sur les valeurs matérielles est en partie à blâmer pour le stress additionnel que subissent les avocats. Plusieurs juristes estiment que le stress était moins important lorsque le droit était considéré plus comme une profession et moins comme une entreprise. Selon eux, lorsque les avocats étaient moins concentrés sur leurs propres intérêts économiques et voués à l'application de la règle de droit et aux principes tels que l'intégrité, l'engagement et la bonne volonté, ils se sentaient plus en contrôle de leur vie et avaient le sentiment d'apporter une plus grande contribution à la société. Ils inspiraient par conséquent plus de respect chez les autres.7
Le stress est inévitable dans la pratique du droit et dans la vie en général. Il faut reconnaître qu'une certaine part de stress est bénéfique et qu'elle motive à affronter les difficultés et à trouver les solutions aux questions auxquelles les avocats font face tous les jours. Toutefois, le stress qui mène à la détresse est une force négative qui est le résultat de la réaction mentale des personnes, émotionnelle et physique aux facteurs de stress avec lesquels ils sont aux prises.
Historiquement, il est dit que lorsque les animaux et les humains se sentent menacés, ils peuvent réagir de trois façons différentes : la capitulation; la fuite; et la lutte. Si la capitulation signifie tout simplement l'acceptation de la situation actuelle et que vous ne pouvez rien y faire, il s'agit alors d'une réaction positive et appropriée. Cependant, si la capitulation est l'acceptation passive-dépressive d'une situation et qu'il est possible d'agir pour alléger le facteur de stress, cette réaction est alors négative et inadéquate. La fuite n'est rien d'autre que l'éloignement de la source productrice de stress. Elle peut constituer une réponse positive et appropriée. Réduire les heures de travail, quitter un emploi, prendre des vacances ou du temps pour soi et modifier l'importance accordée à la pratique sont des façons de s'éloigner extérieurement des activités stressantes. Ces actions peuvent régénérer et renouveler les êtres et permettre de faire face au stress dans l'avenir. Mais, la fuite qui consiste tout simplement à courir sans planifier, ni penser aux conséquences, n'est certainement pas la réaction qui dessert le mieux les intérêts des avocats et ne fait qu'augmenter le stress. Le troisième choix porte sur la réduction du stress (la lutte) et consiste à faire face à sa source et à tenter de la modifier. Il est possible de le faire de façon extérieure en modifiant l'environnement de travail. Ou encore, il faut choisir de le faire intérieurement en prenant des mesures qui modifient quelque peu le corps et l'esprit. « Avec l'alimentation et l'exercice, vous pouvez physiquement réduire le stress intérieurement. Le contrôle des pensées et des émotions est la façon psychologique de réduire le stress intérieurement. » Pour la plupart des avocats, le deuxième choix (la fuite) semble le plus naturel. La façon la plus facile et la moins brutale est d'éviter le problème réel ou imaginaire, plutôt que d'y faire face. Bien que la fuite semble être le remède le plus approprié à court terme, elle n'est pas nécessairement la meilleure solution à long terme. « Bien que faire face aux problèmes constitue le choix le plus difficile, il mène à des solutions plus permanentes. »8
Dans une prochaine parution, il sera question de la gestion du stress. D'ici là, si vous avez besoin d'aide ou que vous désirez plus de renseignements sur la gestion efficace du stress, veuillez communiquer avec le Programme d'aide aux membres du Barreau (PAMBA) au 1 800 747-2622 ou au(514) 286-0831, si vous êtes de la région de Montréal. Une personne vous répondra 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.
1 G. Andrew H. Benjamin, Elaine J. Darling & Bruce D. Sales, The Prevalence of Depression, Alcohol, and Cocaine Abuse Among United States, 13 INT'L J. L. & PSYCHIATRY 23, 241 (1990). Voir aussi Rick B. Allan, Alcoholism, Drug Abuse and Lawyers: Are we Ready to Address the Denial, 31 CREIGHTON LAW REVIEW 265-266 (1997).
2 Michael J. Sweeney, The Devastation of Depression: Lawyers are at Greater Risk-It's an Impairment to Take Seriously, BAR LEADER 11 (Mars - Avril 1998).
3 Don P. Jones et Michael J. Crowley, « I Wish I Would Have Called You Before... » Depression and Suicide: Make Sure You Don't Utter Those Words, BAR LEADER 16 (Mars - Avril 1998).
4 Dennis M. Warren, Justice Frankfurter and the Law of Stress and Performance, 8 SOLO AND SMALL FIRM PRACTIONER 19 (Printemps 1997).
5 Amiram Elwork, Ph.D., STRESS MANAGEMENT FOR LAWYERS 18-19 (2e édition 1997).
6 Id.. p. 19-20.
7 Id., p. 21-22.
8 Id., p. 38-40
© Barreau du Québec 1996-2012