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BEAUX MOTS DITS

Un juge aux justes mots!

Jacques R. Roy, jcq

Soyez le bienvenu. Je vous attendais. Montez, je vous prie. Je vous ouvre à l'instant. » C'est par ces mots qu'il m'accueille avant même que je ne l'aperçoive. Je venais de téléphoner à son appartement depuis le portique du vaste immeuble face à un parc de verdure où il habite.

Arrivé à l'étage, j'effleure à peine sa porte que sitôt, le juge à la retraite Albert Mayrand m'ouvre, me regarde de ses yeux curieux et me sourit en me tendant la main.

À la faculté de droit, au temps de la bohème et de la veuve rue Laurier, quand Maximilien Caron était le doyen, le juge Albert Mayrand nous avait enseigné. Les étudiants de notre promotion, avec le juge Michel Proulx en tête, avons fondé depuis une fondation portant son nom. Une fois l'an, en novembre, la Fondation Albert Mayrand, avec la Faculté de droit de l'Université de Montréal, organise une conférence sur un sujet de justice ou un objet de droit.

Son goût des mots, le juge Mayrand, à la retraite de la Cour d'appel depuis 1985, le tient, dit-il, de son père, ancien rédacteur en chef de La Presse et de La Patrie. Son père qui aimait écrire des vers connaissait le poids et la couleur des mots qu'il utilisait avec sagesse et à propos.

Au collège, Albert Mayrand cultivait son goût des bons mots en jouant avec eux en faisant du théâtre. Il mentionne qu'il y avait un excellent professeur pour développer la connaissance et la maîtrise du français. Quand on lui demande comment ce professeur s'y prenait pour susciter chez ses élèves cette passion des mots justes, le juge Mayrand dira simplement : « Il nous faisait parler. »

Ce goût des mots justes, le juge Mayrand, après ses études, a continué à le vivre comme professeur. Il enseigne à l'Université de Montréal, d'abord près de dix ans à la Faculté des sciences sociales puis durant vingt ans à la Faculté de droit. Pourquoi bien parler? « Pour se bien comprendre », répond-il sans ambages.

Il arrivait qu'on lui demande d'où il sortait, d'où il venait quand on s'étonnait de sa façon de dire, de sa manière de prononcer les mots. On le soupçonnait venant d'ailleurs que d'ici, comme si les gens d'ici ne sauraient point parler avec justesse et qualité.

Toujours il aura voulu éviter de blesser, même de heurter avec des mots, tant en parlant qu'en écrivant un jugement par exemple, dans lequel l'une des parties va perdre son procès. Comme son père avant lui, il connaît bien la couleur et la valeur des mots. Il est capable de bons mots, de traits d'esprit mais jamais au prix d'attrister ou de chagriner l'autre. Il a coiffé un article traitant des difficultés au Québec d'avoir le pied français et le pied anglais comme unité de mesure : « L'inconvénient d'avoir deux pieds ». Un autre article portait le titre funèbre « Le trépas du 'trespasser' », un autre quant à la dure réalité des coiffeurs et barbiers : « Figaro et ses obligations de moyen ou de résultat ».

Durant dix ans, il est directeur de la Revue du Barreau dont le président actuel est Me Claude Champagne. Au temps du juge Mayrand et ce jusqu'à septembre 1997, tous les membres inscrits au Tableau de l'Ordre des avocates et des avocats recevaient gratuitement la Revue. Depuis, pour éviter que des mots ne se perdent en vain, on la distribue seulement aux membres qui en font la demande, mais toujours gratuitement.

Le juge Mayrand a toujours été un artisan des mots, qu'il découvrait et façonnait avec minutie et plaisir. Il a publié divers ouvrages dont Les successions ab intestat et le Dictionnaire de maximes et locutions latines utilisées en droit québécois. Il a écrit de très nombreux articles dans diverses revues de droit, et ce, quarante années durant, notamment dans la Revue Thémis, le McGill Law Journal et les Cahiers de droit.

Il a été membre de l'Office de révision du Code civil. Sur l'abus de droit, il avait écrit que « Le droit que vous avez de vous étirer le bras s'arrête au nez du voisin; allez un pouce au-delà de cette frontière et l'on pourra dire que vous avez commis un abus de droit. » Et après avoir été juge à la Cour supérieure puis à la Cour d'appel, il devient jurisconsulte de l'Assemblée nationale pour aviser les députés relativement aux questions de conflits d'intérêts.

Il a conservé l'habitude de rencontrer des confrères de collège et d'université toute sa vie durant. Ils étaient une quinzaine à manger ensemble à l'anniversaire de naissance d'un membre du groupe. Il y avait dans ce cénacle le juge Ignace Deslauriers et le juge Châteauguay Perreault qui, récemment, est passé de vie à trépas.

En regardant depuis la fenêtre de son logement, on pouvait voir de vastes étendues de verdure et des boisés ensoleillés. Il confie qu'il aime aller marcher doucement dans la verdure ou la blancheur de ces aires de nature, selon les saisons. Puis là, dans le vent et sous le soleil, je l'imagine échanger des bons et beaux mots entrecoupés de notes de silence avec celle qui aura été la compagne de sa vie depuis six décennies en juillet prochain.

En le quittant sur le pas de sa porte, je dis à mon ancien professeur, avec qui je venais de passer des moments agréables : « Au revoir ». La figure réjouie, le juge Mayrand, pour qui les mots font sens, me remercie simplement de lui avoir dit « Au revoir » au lieu d'autres mots de salutation.

Robert Sacchitelle...

Dans ses yeux scintillait une luminosité qui venait d'ailleurs. Souvent, cette luminosité se faisait sourire, triste parfois mais franc, toujours. Robert était un homme simple comme la vie complexe, transparent comme le soleil qui irradie et fait pleurer. Il avait le don du don de sa personne et de son temps et de son talent. Il pouvait être persistant comme un paysan qui y met du sien pour continuer son idée. Il savait aller à l'autre sans crainte ni attente, juste pour le plaisir de faire plaisir. Il avait le culte de la famille avec sa Denise et ses enfants et ses deux petits-enfants dont l'un fut baptisé le même jour où lui recevait ce que jadis on disait « l'extrême onction ». Robert c'était un homme bon dans son cœur et beau dans son âme. Il avait une jeunesse et un élan et une ardeur dans sa personne et ses idées qui le rendaient hors d'âge. Depuis quelque temps déjà, il avait franchi les barrières du temps pour toucher de ses yeux qui scintillaient, la verdeur d'autres lieux qui n'en sont point, d'autres espaces qui naissent à ceux qui les inventent. (J. R.)

 

 
 

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