ATTENTION : Les archives du Journal du Barreau vous sont présentées telles qu'elles ont été déposées sur le Web au moment de leur publication. Il est donc possible que certains liens soient non fonctionnels et que certains renseignements soient périmés.
Pour toute question ou commentaire concernant le Journal, communiquez avec journaldubarreau@barreau.qc.ca
Visitez la page officielle du Journal du Barreau sur le site Web du Barreau du Québec.
L'avocat montréalais Richard W. Pound est le membre le plus influent du Comité international olympique. Et son défenseur le plus ardent. Depuis qu'on a levé le voile, en décembre 1998, sur la corruption au sein des comités chargés d'étudier les candidatures olympiques et sur la relative candeur avec laquelle des membres votants du Comité international olympique (CIO) acceptent cadeaux et privilèges de tous genres, le vice-président du CIO tient à bout de bras le célèbre drapeau aux cinq anneaux multicolores, affirmant à qui veut l'entendre que la tempête est terminée. Que les actes peu honorables des membres du club olympique sont choses du passé. « Nous avons expulsé les membres fautifs et adopté des réformes. Nous avons agi rapidement, avec la dextérité d'un chirurgien », affirme Richard Pound.
|
Les meilleures années de l'olympisme seraient-elles devant nous? Richard Pound en est certain. Et le succès commercial déjà annoncé des Jeux de Sydney pourrait lui donner raison.
Il faut dire que Richard Pound en vu d'autres. Et qu'il est bien placé pour juger de la situation. Depuis quinze ans, l'ex-nageur olympique (Rome, 1960) et quadruple médaillé aux Jeux du Commonwealth (Australie, 1962) règne de ses six pieds et quelque sur le mouvement olympique. Il n'est peut-être que le numéro deux dans la hiérarchie du CIO, le bras droit du président Antonio Samaranch ne préside pas moins de cinq commissions et comités, dont la Commission de marketing, celle du Comité de négociations des droits de télédiffusion et la nouvelle Agence internationale antidopage. C'est lui qui tient les cordons de la bourse et qui remplit ingénieusement celle-ci grâce à des ententes de télédiffusion très lucratives, des commandites et des droits de licence. Et ce n'est pas tout. L'idée d'une chaîne de télévision olympique est dans l'air et on se bouscule plus que jamais au guichet des demandes de candidature pour accueillir les Jeux.
En juillet dernier, l'associé de Stikeman Elliott nous a accueillis dans son petit bureau juché au 39e étage du 1155, boul. René-Lévesque Ouest. L'avocat a beau avoir la réputation d'un homme méticuleux et d'un coriace négociateur, son bureau a davantage les allures de celui d'un prof un peu distrait et brouillon. Sa table de travail déborde de documents et de paperasse, le tout dans un désordre sympathique. L'homme de 58 ans ne porte ni cravate, ni veston. Charmeur, il joue la carte de la franchise et de la simplicité tout en pesant chacun de ses mots. Compte rendu d'une conversation à bâtons rompus.
|
Journal du Barreau : Vous avez une carrière bien remplie. Vous occupez entre autres le poste de vice-président du Comité international olympique et celui de chancelier de l'Université McGill. À quoi ressemble une journée typique de Richard Pound?
Richard Pound : J'arrive au bureau vers 8 heures. Je quitte une douzaine d'heures plus tard. Mais cet horaire n'est pas du tout astreignant. Lorsque le téléphone sonne, je ne sais pas si l'objet de l'appel concerne l'université ou s'il s'agit d'une affaire olympique. Cela est à la fois très stimulant et relaxant. Dans tous les cas, mon expertise en droit et en finance me sert bien.
JduB : Qu'est-ce qui vous appréciez le plus dans vos fonctions comme chancelier universitaire?
R. P. : Il est fascinant de voir des étudiants se développer et évoluer tout au cours de leur cheminement universitaire. C'est parfois même très émouvant. Et puis, le campus est un environnement où l'on rencontre des gens qui repoussent les limites de la connaissance humaine. Ajoutez à ça les professeurs; souvent très différents les uns des autres mais toutes des personnes intelligentes, et vous voilà dans un milieu des plus enrichissants.
JduB : D'une façon ou d'une autre, vous avez joué un rôle dans le mouvement olympique presque toute votre vie. Quelles sont vos motivations?
R. P. : Le sport m'a beaucoup apporté au cours de ma vie. Ma motivation profonde, c'est d'en redonner un à ce milieu qui a fait partie de toute ma vie. J'ai plongé dans le sport, pour ainsi dire, dès mon plus jeune âge. J'ai grandi sur une île, dans le nord de la Colombie-Britannique. Le village, Ocean Falls, était accessible seulement par bateau et l'on y trouvait une piscine de 60 verges (50 mètres). La natation était une activité si populaire que ce petit village de 450 personnes a procuré au moins un nageur sur chacune des équipes olympiques canadiennes entre 1936 et 1976. Comme jeune compétiteur, je m'intéressais déjà au volet international du sport. Un jour, mon coach m'a demandé quel était le record provincial du 50 mètres. Je lui ai répondu timidement que je l'ignorais, mais que je connaissais le record du monde. Quand j'ai pris ma retraite de la compétition en natation, j'ai décidé de redonner un peu au puits auquel je m'étais abreuvé durant plusieurs années. Au fil des ans, j'ai été directeur et trésorier de la section québécoise de l'Association canadienne de natation amateur (1965-1970). De fil en aiguille, j'ai été amené vers d'autres défis.
JduB : Beaucoup d'observateurs prétendent que la commercialisation à outrance des Jeux a dénaturé l'olympisme. Que leur répondez-vous?
R. P. : Les commandites nous confèrent une indépendance totale face aux gouvernements, lesquels ont leur propre ordre du jour. Les idéaux olympiques sont essentiellement les mêmes qu'ils l'ont toujours été. Simplement dit, les Jeux demeurent l'ultime expérience pour un athlète. À cet égard, je suis un idéaliste.
Souvenez-vous de l'équipe américaine de basket-ball en 1992 (Barcelone), formée alors pour la première fois de joueurs vedettes de la National Basketball Association (NBA). Ces gars-là étaient fiers de venir enlever les grands honneurs. Souvenez-vous de l'enthousiasme de Wayne Gretzky lors des Jeux de Nagano. Remporter une médaille olympique était l'un de ses grands rêves.
JduB : Y a-t-il des moments qui ressortent du lot de souvenirs olympiques?
R. P. : Durant les Jeux, un de mes plus grands plaisirs, c'est de remettre des médailles. Lors des Jeux d'Atlanta, j'ai tenu à remettre celles du relais 4 X 100 m. Lorsqu'un collègue m'a demandé pourquoi, je lui ai répondu que j'avais un pressentiment. Puis, avant le départ, je suis allé dire un mot au quatuor canadien (formé de Donovan Bailey, de Bruny Surin, de Glenroy Gilbert et de Robert Esmie). Je leur ai dit à la blague : « Eh les gars! Je ne sais pas si l'on sortira d'ici vivants mais n'auriez-vous pas envie de botter le derrière des Américains (grands favoris de la foule et des experts)? » Ils m'ont répondu : « Yes! » Lorsque Donovan [Bailey] a franchi le fil d'arrivée le premier pour remporter l'or, j'étais évidemment ravi.
JduB : En décembre 1998, à la veille de dévoilement du comportement douteux de certains de vos collègues, aviez-vous eu vent des activités des membres en question?
R. P. : Juste avant l'Action de grâce américaine (novembre 1998), un proche collaborateur du comité de Salt Lake City m'a téléphoné pour me dire qu'une rumeur circulait à l'effet qu'une bourse d'étude universitaire aurait été offerte au fils d'un membre du CIO. Je lui ai répondu que je n'en savais rien, mais qu'il y avait de quoi s'inquiéter. Mais je n'ai réellement entendu parler de ces activités qu'au congrès de Lausanne, au début décembre. On nous a alors présenté une liste impliquant huit ou neuf membres du CIO. Il est devenu évident que l'on avait un gros problème sur les bras. Dès lors, on m'a chargé de la commission d'enquête.
JduB : Que répondez-vous à ceux qui s'interrogent encore aujourd'hui sur le fait qu'un homme dans votre position n'était pas au courant que de telles pratiques existaient au sein du CIO?
R. P. : Nous considérions le CIO comme un club. Nous nous attendions à ce que nos membres respectent ses règles et son code d'éthique. Bien sûr, il y avait des rumeurs. Il y en a toujours eu. On entend depuis longtemps des histoires de cadeaux et de choses comme ça. Mais rien n'a jamais pu être prouvé. En ce sens, le cas de Salt Lake City est différent. C'est la première fois qu'on peut retracer des paiements liant directement le comité organisateur à des membres du CIO.
JduB : Vous avez été chargé de faire toute la lumière sur la corruption au sein du CIO. Devant l'ampleur médiatique du scandale et les critiques virulentes à l'égard du CIO, et parfois à votre égard, y a-t-il eu des matins où vous avez songé à tout laisser tomber et à réorienter votre carrière?
R. P. : (Rires) Non. Pas vraiment. Ma première réaction a été : « Oh! Non! Pourquoi moi? » Mais quelqu'un devait faire le travail. En toute humilité, j'avoue que j'étais flatté d'avoir été choisi.
JduB : Des observateurs insistent pour dire qu'il aurait été préférable, et surtout plus crédible de la part du CIO, d'instituer une commission indépendante pour faire la lumière sur le scandale. Qu'en pensez-vous?
R. P. : Tout comme le Barreau du Québec et le Collège des médecins, le CIO a des règles autorégulatrices. En cas de problème, il nous revient de faire nous-mêmes une enquête et de porter un jugement approprié. Je suis très satisfait de ce processus. Nous avons expulsé les membres fautifs et adopté des réformes. Nous avons agi rapidement, avec la dextérité d'un chirurgien. En moins de quatre mois et demi, nous avons réglé tous les problèmes. Bien sûr, la cause de Salt Lake City devant le FBI et le ministère de justice s'éternise, malgré le fait qu'un plus grand nombre de personnes aient été appelées à témoigner que dans le cas l'attentat à la bombe d'Oklahoma City. On n'a rien trouvé d'autres que des fraudes fiscales.
JduB : Le CIO semble s'être rapidement réhabilité, notamment par un engagement ferme visant à enrayer le dopage dans le sport. À titre de président de la nouvelle Agence internationale antidopage, vous mettez votre crédibilité en jeu. À la veille des Jeux, cela ne vous rend-il pas nerveux?
R. P. : Le problème du dopage me tient à cœur; c'est une question d'éthique sportive, mais comprenez-moi bien : il est impossible pour le CIO d'enrayer le dopage à lui seul. Je suis cependant optimiste : pour la première fois, tout le monde semble prêt à s'attaquer vraiment au problème. Nous avons regroupé à la même table des athlètes, les fédérations internationales, les comités nationaux olympiques, le CIO et des autorités publiques. Près de 2 500 tests antidopage hors compétition auront été effectués avant les Jeux. Mais il ne faut pas s'arrêter là. Les fédérations doivent mettre l'accent sur l'éducation des jeunes. Notre défi est à la fois scientifique et juridique. Il nous faudra investir davantage dans les tests de dépistage, car non seulement devons-nous détecter les signes de dopage, mais nous devons également en faire la preuve de façon claire, hors de tout doute raisonnable.
|
JduB : Le CIO annonçait récemment aux États-Unis des poursuites contre 1 800 sites Web, dont plusieurs d'origine canadienne, en vertu de la nouvelle Antycybersquatting Consumer Protection Act (1999). Expliquez-nous les enjeux.
R. P. : Ils sont simples : toute utilisation de marques de commerce sans notre accord (NDLR : tels que les termes olympique et olympiades) à des fins commerciales est illégale. Or les squatters utilisent des propriétés olympiques pour leur profit personnel, aux dépens du mouvement et des athlètes. Si, par exemple, les propriétaires des sites Web Paris2008.com ou Bangkok2008.com ont comme but unique de revendre ces noms à gros prix, il est important de faire valoir nos droits.
JduB : Des Montréalais et des New-yorkais envisagent de présenter une candidature Montréal-Lake Placid pour les Jeux d'hiver. Cela vous fait-il sourire?
R. P. : Un peu, oui. Il serait difficile d'envisager retourner, d'une part, à Lake Placid, qui a accueilli les Jeux d'hiver deux fois (1932 et 1980) et, d'autre part, à Montréal, l'hôte de Jeux d'été (1976). Des villes candidates formidables comme Vancouver et Québec n'ont jamais eu cet honneur. Il est d'ailleurs dommage que Québec n'ait pas persévéré toute de suite après son échec de 2002.
JduB : Depuis quelques années, on vous voit comme le successeur de monsieur Samaranch. Briguerez-vous un jour la présidence du CIO? Le cas échéant, quels seraient vos principaux objectifs?
R. P. : Le poste de président m'intéresse, car il permet de faire avancer certaines idées. Je veux redonner de la crédibilité au CIO. Je suis prêt à faire ce qu'il faut pour enrayer le dopage, même si cela veut dire mettre un trait sur les disciplines dont les fédérations refusent de se conformer aux règles. J'estime qu'il nous faut assurer la prospérité du mouvement. De plus, nous pouvons organiser les Jeux dans tous les coins du monde. L'idée que des pays plus petits puissent accueillir les Jeux, avec tout ce que cela entraîne pour eux en terme de retombées économiques, m'enthousiasme.
© Barreau du Québec 1996-2012