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Les grands centres financiers et administratifs ont la cote

Les avocats à l'étranger

Éric Dufresne, avocat

Les cabinets internationaux ont beaucoup développé leurs activités à l'étranger ces dernières années. Et ils ont tendance à privilégier l'Europe pour s'installer, notamment Londres, Bruxelles et Paris, réputés pour jouer un rôle majeur dans les activités financières et bancaires internationales1.

Londres est la ville qui accueille le plus de cabinets étrangers, au moins une centaine2, et la moitié d'entre eux proviennent des États-Unis. Les cabinets américains veulent pouvoir servir leurs clients dans l'autre grand système de droit, le droit anglais. Si quelques-uns des cabinets étrangers comptent une vingtaine ou une trentaine d'avocats dans la capitale anglaise, la vaste majorité d'entre eux n'en ont qu'entre deux et dix. Toutefois, plusieurs cabinets croissent rapidement dans la City, certains aspirant à compter une cinquantaine, voire une centaine d'avocats dans leurs rangs.

Bruxelles est la seconde ville qui accueille le plus grand nombre de cabinets étrangers, soit 65. Le siège de l'Union Européenne (UE) s'y trouve, ce qui en fait une sorte de Washington DC européen. Toutefois, la plupart des cabinets internationaux n'y ont qu'un petit bureau pour se tenir informé des derniers développements juridiques de l'UE. Seuls les cabinets spécialisés dans le droit de la concurrence comptent une vingtaine d'avocats et ils sont les seuls à brasser des affaires sérieuses pour leurs clients internationaux. Les cabinets internationaux ne constituent donc pas, pour l'instant, une grande menace pour les cabinets belges.

Paris arrive en troisième position avec 56 cabinets étrangers. Hong Kong suit avec 52 cabinets. New York, Singapour et Tokyo en comptent respectivement 35, 33 et 32. À l'instar de Londres, ces quatre dernières villes attirent les cabinets internationaux parce qu'elles renferment des grands centres financiers et représentent les endroits où se trouvent la majorité des sièges sociaux des grandes entreprises3.

Beijing et Shanghai accueillent elles aussi passablement de cabinets, soit 80 à elles deux. Cependant, les cabinets étrangers ne vont pas s'y installer pour les mêmes raisons qu'ailleurs. D'une part, ils cherchent à établir des liens informels avec les autorités publiques, car les liens entre la politique, le droit et les affaires sont très forts en Chine. Par exemple, toute transaction dépassant 30 millions $ nécessite l'approbation du gouvernement central. Les activités de lobbying des avocats étrangers sont donc cruciales pour leurs clients. D'autre part, comme les lois et les règlements adoptés ne font souvent pas l'objet d'une publication officielle, il faut avoir des gens sur place pour connaître leur existence et se procurer les textes4.

L'Europe

Les marchés juridiques qui reposent sur une économie nationale suffisamment importante attirent aussi les cabinets étrangers, surtout quand ces marchés sont peu occupés par de gros joueurs locaux et que les activités sont peu réglementées. Or ces caractéristiques existent surtout en Europe.

La petitesse et le manque de sophistication de la plupart des cabinets espagnols ainsi que l'absence de restrictions strictes au droit de pratique des avocats étrangers font en sorte que l'Espagne est devenue, au cours des années 1990, un pays très attirant pour les cabinets juridiques et comptables internationaux. Au point où ces derniers ont aisément réussi à s'y tailler la part du lion. Aujourd'hui, neuf des 15 plus grandes études du pays sont entre leurs mains. Et d'autres joueurs étrangers continuent de pénétrer l'Espagne ou d'y grossir.

La France est le plus ancien marché à avoir accueilli les cabinets étrangers. Les études américaines Coudert Brothers, White & Case et Cleary Gottlieb se sont respectivement établies à Paris en 1879, 1926 et 19495.

Ce sont principalement les grands cabinets, juridiques et comptables, anglais et américains, qui sont actifs dans la capitale française. Très actifs à vrai dire, tant le nombre d'avocats qu'ils emploient et de clients qu'ils desservent est important (voir le tableau).

En fait, le développement des cabinets étrangers fut si important en France ces dernières années qu'il menace l'avenir de plusieurs cabinets français. Certains d'entre eux pourraient même disparaître d'ici quelques années6.

La présence des cabinets étrangers en Italie est moindre. Dix seulement y sont implantés. Mais leur nombre va en s'intensifiant et les cabinets italiens sont de plus en plus invités par des cabinets internationaux à s'intégrer à leurs réseaux. Certains cabinets britanniques sont rapidement devenus des concurrents très sérieux les cabinets locaux. L'Italie devient un pays intéressant car les investissements directs étrangers ont grandement augmenté et la majorité des cabinets italiens ne sont plus en mesure de répondre aux besoins des clients internationaux en raison de leur petite taille ­ seulement deux cabinets italiens possèdent plus de 100 avocats ­ et de la sous spécialisation des avvocati.

Les grands cabinets britanniques jouent également du coude en Allemagne avec les grands cabinets nationaux. Certains d'entre eux en sont même rendus à l'étape des fusions avec des cabinets germaniques de premier plan. En 1998, Linklaters a fusionné avec le cabinet allemand Oppenhoff (le cinquième plus important), tandis que Clifford Chance fusionnait l'an dernier avec Pünder (le deuxième plus important). Freshfields forme actuellement une alliance avec Deringer Tessin (le douzième plus important) et devrait fusionner avec ce dernier d'ici un an7. D'autres grands cabinets britanniques entretiennent des relations privilégiées avec des cabinets locaux. Les services juridiques des Big 5 ont également une forte présence en Allemagne8.

C'est la naissance de marchés des capitaux nationaux forts, au début de la dernière décennie, qui a permis aux cabinets étrangers de mettre les pieds en Allemagne, comme cela avait été fait avec succès en France antérieurement. Le gouvernement allemand ayant, année après année, autorisé la vente de produits financiers toujours plus complexes, les bureaux étrangers ont su faire valoir leur expérience et ainsi attirer à eux les clients.

Contrairement aux cabinets français, italiens et espagnols, les cabinets germaniques ne risquent toutefois pas de se faire engloutir par les étrangers. En effet, au cours de la dernière décennie, les cabinets allemands n'ont cessé de fusionner entre eux -- l'Allemagne est le pays du monde qui a connu le plus de fusions de cabinets dans les années 1990 --, de créer des réseaux internationaux, de se doter de certaines compétences en droit anglais et américain, et de développer leurs habilités dans la gestion des dossiers et de la clientèle.

Sauf quelques exceptions, les cabinets français n'ont rien fait de tout cela. Ils n'ont pas su identifier l'ampleur du danger qui les guettaient et encore moins s'organiser pour faire face aux cabinets étrangers. La majorité des cabinets français s'est contentée de crier à la concurrence déloyale, bien inutilement d'ailleurs9.

Et l'Europe de l'Est

Depuis le début des années 1990, certains pays d'Europe de l'Est ont eux aussi accueilli un grand nombre de cabinets étrangers. Moscou compte 35 cabinets étrangers, dont certains sont importants. Par ailleurs, Prague, Varsovie et Budapest comptent respectivement 22, 21 et 17 cabinets étrangers. En Pologne, 11 des 14 plus grands cabinets sont d'origine étrangère, surtout britannique. Et les statistiques indiquent que 85 % des transactions financières majeures de la Hongrie étaient, jusqu'à récemment, rédigées par le cabinet anglais Clifford Chance.

Dans plusieurs pays, la multiplication des cabinets étrangers et leur expertise grandissante en droit local sont devenues des sources d'inquiétudes profondes pour les études nationales, qui se demandent maintenant comment lutter contre les cabinets affiliés à de grands réseaux internationaux et disposant d'imposantes ressources10.

Les principaux cabinets étrangers en France*

  • Coopers & Lybrand CLC Juridique et Fiscal (comptables) 500
  • Ernst Young (comptables) 352
  • Archibald Andersen (comptables) 145
  • Clifford Chance (Royaume-Uni) 127
  • Freshfields (Royaume-Uni) 121
  • Beiten Burkhardt Mittl & Wegner (Allemagne) 97
  • Coudert Frères (États-Unis) 91
  • August & Debouzy (Royaume-Uni) 85
  • Linklaters & Paines (Royaume-Uni) 63
  • Baker & McKenzie (États-Unis) 62
  • Cleary, Gottlieb, Steen & Hamilton (États-Unis) 60
  • Shearman & Sterling (États-Unis) 55
  • Allen & Overy (Royaume-Uni) 50
  • Herbert Smith (Royaume-Uni) 47
  • Haarmann Hemmelrath & Partners (Allemagne) 42
  • Jones Day Reavis & Pogue (États-Unis) 40
  • Norton Rose (Royaume-Uni) 34
  • Bredin Prat (Royaume-Uni) 33
  • Lovel White Durrant (Royaume-Uni) 22
  • Slaughter and May (Royaume-Uni) 22

* Octobre 1999. Les cabinets étant particulièrement actifs ces derniers mois, certaines données peuvent avoir changé en cours d'année.

« Dateline 2000: the world's biggest firms », International Financial Law Review (IFLR), janvier 2000, pp.14-16.

Selon nos estimés.

« Singapore's reforms : too little, too late ? », IFLR, septembre 1999, pp. 17-19.

« Pragmatism the strategy for Hong Kong and China », IFLR, mai 1999, pp.37-40.

« Coudert, premier cabinet d'avocats multinational à Montréal », Les Affaires,18 avril 1998.

« Will French firms survive ? », IFLR, octobre 1998, pp.33-36.

« Clifford Chance becomes the world's largest firm », IFLR, août 1999, pp.31-34.

« Merger fever grips German market », IFLR, septembre 1999, pp.35-37.

« A declaration of independence », IFLR, octobre 1999, pp.29-31.

0 « TPSA sale revives Polish market », IFLR, juin 1999, pp. 37-39 ; et « Local hires the key to success in Hungary », IFLR, juin 1999, pp. 45-47.

 

 
 

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