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À la mi-août de cet été, je m'en fus dans la ville où jadis la fille de Victor Hugo avait rejoint, après mers et tempêtes, son marin étranger dont elle était follement amoureuse. En me rendant à Halifax, je voulais aussi aller retrouver un ancien professeur qui vit à la Pointe de l'Église, sur la baie Sainte-Marie entre Annapolis et Yarmouth, et que je n'avais point vu depuis plus d'une prescription trentenaire.
Au saut de l'avion, je fis un saut en auto vers la ville de Windsor en Nouvelle-Écosse où, proclame-t-on à pleins bâtons, fut inventé par des Micmacs le jeu de hockey, en 1800. Dans la campagne qui tient la main à la mer, je voyais flotter dans les vents le drapeau tricolore avec étoile en coin sur les maisons. On était dans l'air et la terre acadienne, et la Fête nationale du 15 août n'avait pas encore baissé pavillon.
Puis, le village de Grand Pré surgit, scintillant sous la pluie qui lui tombe dessus depuis le ciel et la mer en ce samedi à l'heure de l'angélus du midi.
Grand Pré me rappelait mon vieux professeur acadien, que je m'en allais voir, et ses cours d'anglais et Évangéline. À partir du long poème de Longfellow, le père Cormier nous parlait à nous, adolescents boutonneux, d'Évangéline qui aimait follement Gabriel dont elle avait été séparée brutalement lors de la déportation des Acadiens en 1755. Il nous avait raconté avec émotion qu'on avait entassé femmes et enfants dans l'église de Grand Pré, puis embarqué les hommes comme des bestiaux dans des vaisseaux pourris, puis les femmes et les enfants dans d'autres rafiots qui prenaient l'eau. On avait, continuait-il, brûlé les fermes et les récoltes des gens de Grand Pré pour leur éviter la tentation d'un retour à la terre maternelle.
En face d'une nouvelle église à Grand Pré, en cet après-midi d'août de maintenant, notre guide Marie, aux beaux yeux de mer de Fundy à un jet de pierre de la statue d'Évangéline, nous invite à nous prolonger dans le passé. Elle nous raconte qu'en 1713, une partie de l'Acadie devient la Nouvelle-Écosse comme colonie britannique et Port-Royal, maintenant Annapolis, sa capitale. Les Acadiens de Grand Pré et des alentours décident de rester. On exige d'eux qu'ils prêtent serment à la couronne britannique. Puis, la guerre éclate à nouveau entre la France et l'Angleterre, en 1744. Les Français du Québec, et de leur forteresse à Louisbourg au Cap Breton, veulent reprendre l'Acadie. En 1749, Halifax devient la capitale de la Nouvelle-Écosse dont la population est en majorité acadienne. Elle ne cesse de grandir et occupe les meilleures terres. Il faut encourager des protestants anglais à venir s'y installer. En 1755, on confisque les armes et les bateaux des Acadiens. Des députés acadiens, venus à Halifax pour présenter une pétition, sont emprisonnés. Le gouverneur Charles Lawrence décide de régler le problème des Acadiens : entre 10 000 et 12 000 Acadiens seront déportés de la Nouvelle-Écosse et dispersés dans les 13 colonies anglaises du Massachusetts à la Géorgie. Elle ajoute, notre guide Marie, avec un sourire triste comme la pluie qui pleure sur ses cheveux noirs, que plusieurs Acadiens vont revenir en Acadie non sur les terres de Grand Pré et des environs, mais plutôt de l'autre côté, entre Annapolis et Yarmouth, et vont se faire pêcheurs.
Les Acadiens avaient fait leur terre en Acadie, à Grand Pré, en la conquérant sur la mer qui s'avançait loin dans des marécages et des rivières.
Forts d'une expérience venue de la Hollande, ils bâtissaient des aboiteaux. C'était des digues en bordure de la mer et d'une rivière soumise aux variations du niveau de ses eaux, et au milieu de ces digues il y avait des valves à clapets empêchant l'eau d'y venir à marée haute et permettant d'assécher les terres marécageuses du littoral en vue de les rendre propres à la culture. C'était des terres valant leur poids en or tant elles étaient fertiles et généreuses.
Loin de Grand Pré, sur la baie Sainte-Marie, à l'heure de l'angélus du soir, je rencontrai mon vieux professeur qui ne me reconnut point avant la marée suivante. Ce fut un bon repas au saumon et aux coques de la baie de Fundy qui monte et descend de vingt à vingt cinq, quand elle finit de respirer après une marée. Il fut question de charcois, d'écrapoutir et de beaucoup d'autres acadianismes, dont cani dans le sens de moisi.
Le soir après le fricot et la räpure, nous sommes allés, mon vieux professeur et moi, à l'Université Sainte-Anné à deux pas de la grandiose et fragile église de la Pointe de l'Église, plus vaste temple tout de bois façonné de l'Amérique entière, dans la municipalité de Clare, comprenant des villages acadiens comme Petit Ruisseau, Grosses Coques, Bas de la Rivière, l'Anse aux Hirondelles, Rivière aux saumons. On y jouait Évangéline en français acadien et j'y ai perdu plusieurs mots. À l'entracte, un résident de l'Anse à l'ours est venu saluer mon vieux professeur. Il lui raconta que l'église de bois avait besoin de peinturage et de bardeauchage. Puis, il commenta l'actualité récente quand le premier ministre du Canada s'était fait entartrer dans la province voisine de l'Île-du-Prince-Édouard en ces termes : « J'avions point vu ça jamais dans les années passées un premier ministre se faire graisser la face avec un pâté. »
Au sortir de la pièce Évangéline, nous marchions sous les étoiles, qui se font belles et ensoleillées dans la baie Sainte-Marie. J'avais trouvé la scène où on sépare les femmes et les enfants et les hommes pour les embarquer en déportation d'une extrême violence même s'il n'y avait point de sang comme dans un film d'Hollywood. Le cri des enfants qui hurlaient comme des loups qu'on égorge, des femmes qui gémissaient de terreur façonnait une scène qui bouscule et bouleverse. Mon vieux professeur me confia qu'il était allé visiter le village de Grand Pré il y a dix ans. Dans le livre des visiteurs invités à écrire leurs commentaires, il avait lu des « Oh que c'est beau » et des « Ah que c'est triste ». Quant à lui, il avait choisi d'écrire « Quelle honte ».
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