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C'était le vendredi matin d'un long week-end. Celui de la Fête du travail au début de septembre. Dans un sac, dans le coffre arrière de la voiture, on a déposé en quantité des pommes et des tomates. On s'en va benoîtement, ma femme et moi, à Sainte-Adèle, P.Q. Avant de croiser Saint-Jérôme, on se décide de changer de cap.
Depuis des lunes et des lustres, je voulais aller voir au Michigan, le village où mon père était venu dans ce monde. Sur le bord de l'autoroute du Nord, on a déplié et déployé une carte routière pour voir où nichait ce village. Il y avait l'espace de quatre mains entre le village du curé Labelle, où on arrivait, et celui de la naissance de mon père à Norway, où on voulait s'évader. Pour franchir quatre mains, il suffit d'un pas. Et avec les pommes et les tomates en quantité, on a gagné Ottawa d'abord, puis Chalk River, Deux-Rivières, puis North Bay où des quintuplées célèbres virent leur premier jour en 1934.
Dans un livre récent, Les Canadiens-français du Michigan, Jean Lamarre écrit qu'au milieu du XIXe siècle au Québec, à la ville comme sur les fermes, ne poussait que la pauvreté. Pour tenter de s'en arracher et de se sauver, plusieurs parents avec leurs enfants décidèrent de fuir vers les États-Unis. D'abord, ils émigrèrent vers la Nouvelle-Angleterre pour y travailler dans des manufactures de coton, de laine et de chaussures. Puis vers le Midwest, dont le Michigan, en raison de l'industrie forestière et l'industrie minière. En 1890, 537 298 personnes d'origine canadienne-française vivaient aux États-Unis, dont 58 337 habitaient le Michigan, devenu un État en 1837. Dans ce pays des mines, au Michigan, il y avait une région où cinquante pour cent des postes électifs étaient occupés par des Canadiens-français. Ils possédaient leur église, leur école, leurs saloons, leur société d'assurances et leur journal, L'Union franco-américaine. On appelait cette région Le Petit Canada. Peu de temps après la Guerre civile, en 1865, il y avait chez les Canadiens-français vivant aux États-Unis, un certain mouvement annexionniste. On voulait que le Canada se sépare de l'Angleterre pour s'annexer aux États-Unis.
La route transcanadienne, tout au long de notre virée vers le Michigan, longeait une voie, qui elle était ferrée. Sur ce même chemin de fer mes grands-parents avaient cheminé quand ils s'en sont allés vers les États et quand ils s'en sont revenus des années plus tard avec mon père qui marchait vers ses quatre ans.
Puis ce fut au matin de samedi, Sudbury. Avec une très immense pièce de cinq cents de cuivre juché entre ciel et mine et qui montre la face de George VI. Il y a aussi l'université Laurentienne, jadis construite par les jésuites qui, fièrement, exhibe un campus imposant avec ses très nombreux édifices sur une colline qui sourit à la ville.
Au collège, on disait de se rappeler du mot HOMES pour se souvenir du nom des cinq grands lacs. C'était bien le temps d'y penser à Homes car on allait plonger dans ces majestueux lacs en voie vers Sault-Sainte-Marie. Dans ce lac Huron, qu'on côtoyait, se nichent près de 30 000 îles dont la plus grande de la terre en eau douce dans un lac. C'est l'île Manitoulin qui, elle-même, contient le plus grand lac de la terre situé sur une île.
C'est maintenant le pays du père Marquette, au Sault-Sainte-Marie, dans le cœur des grands lacs. Il y a un pont long et haut qui conduit aux États. Très loin sous le pont, il y a des canaux et des écluses, dites les plus longues de la terre, et des bateaux dans les eaux des lacs Supérieur et Huron. C'est enfin le Michigan, mais point encore à Norway qui se cache à plus de 250 milles en avant. C'est la haute péninsule du Michigan qui est vaste comme les quatre États réunis du Connecticut, Delaware, Massachusetts et Rhode Island et qui se situe encore plus au nord que Montréal. Les routes sont droites comme l'épée d'un prince et traversent sans sourciller bois et forêts de pins vers l'ouest. Pour quitter la haute péninsule et filer vers le sud, vers Charlevoix, Montmorency, Presqu'île ou Détroit, il faudrait prendre le pont Mackinac qui se lance au-dessus du lac Huron et du lac Supérieur. Mais au centre de nulle part, ce samedi dans l'après-midi qui se fait tard et qui pleut un peu, on ouvre le coffre de la voiture pour y déguster tomates et pommes en quantité à belles et bonnes dents.
On sort du bois et le lac Michigan apparaît sous un arc-en-ciel et nous accompagne depuis Manistique, puis le phare Seul Choix jusqu'à Escanaba. On s'engouffre alors à nouveau dans le monde des pins et des bois, puis on voit un écriteau qui dit que le temps vient de changer. Il faut reculer notre montre d'une heure car on est dans la zone centrale. Puis un autre écriteau prononce le mot Norway. Il fait beau à plein et sans arc-en-ciel en vue. On regarde chaque pierre qui roule et chaque pousse qui sort. Je me sens comme une roche qui dévalerait une montagne où depuis sa naissance de roche elle serait toujours demeurée. Je me sors la tête par la fenêtre puis tout le corps, je m'assois par terre et je regarde en l'air. On dirait qu'il entre en moi comme dans un canal, l'eau d'un grand lac qui jamais auparavant n'y était venu. Il me semble que s'ouvre en moins des grottes qui étaient emmurées avant que ne commence mon temps.
On trouve l'église Sainte-Barbara où mon père a été baptisé en août 1892. Dans le cimetière, on retrouve de nombreux noms francophones comme Grégoire, Beaudreau, Perreault. La jeune serveuse au restaurant nous dit qu'elle était allée en classe avec une jeune fille du nom de Roy.
Le lendemain, dimanche, on va au lac au beau milieu du village, là où peut-être mon père y a baigné ses pieds d'enfant. C'est ici dans un village du Petit Canada, semblable à celui dont on parle dans la chanson Un Canadien errant, que mon père a vécu ses premiers Noël quand on donnait aux enfants comme présents une orange et un morceau de charbon de bois en guise de chance. On va à l'entrée d'une des trois mines de fer ouvertes en 1878, où le grand-père Sifroy Roy devait entrer au petit matin de sa journée de douze heures d'ouvrage, avec ses bottes et ses vêtements de mineur.
Au musée de Norway on voit le livre des salaires de la compagnie minière. On y voit les nombreuses déductions sur le salaire des mineurs faites par la compagnie pour la maison fournie par la compagnie, pour la nourriture et les vêtements achetés au magasin de la compagnie et pour l'assurance fournie par la compagnie de la compagnie. Peut-être le grand-père Sifroy a-t-il fait bien de cesser d'errer comme une âme en mal après des années et s'en revenir dans les terres de sable de la région de Joliette. Peut-être s'est-il refusé à chanter la complainte du mineur usé et désabusé: « I owe my soul to the company's store ».
Pendant que bout sur la cuisinière de l'eau pour une tisane dans un chaudron de fer rapportée de Norway, je retrouve dans ce livre de Lamarre sur les Canadiens-français au Michigan le nom d'un Jacques Roy. C'était un leader syndical qui, avec trois autres Canadiens-français, avait besogné lors d'une grève de mineurs au Michigan, en 1913, pour obtenir de meilleures conditions de travail. Mais l'auteur Lamarre déclare que, dans le livre de la compagnie minière, on avait écrit au son ce nom et ça donnait James Rowe.
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