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Les grands cabinets juridiques canadiens ont peu de bureaux à l'étranger1. Des sept pays comportant de très grands cabinets d'avocats, le Canada est celui qui comptent le moins de bureaux hors des frontières canadiennes, dans un marché juridique international largement dominé par les Américains et les Britanniques.
Un seul cabinet canadien possède une réelle présence à l'étranger : Stikeman Elliot, avec neuf bureaux et plus de 10 % de ses effectifs outre frontières2. Tous les autres grands cabinets canadiens n'ont, au plus, qu'un seul bureau à l'étranger -- surtout à Londres ou à New York - privilégiant plutôt les affiliations ou les associations avec de grands cabinets ou des réseaux.
Plusieurs raisons expliquent cette situation. Certaines semblent fondées, d'autres sont plus discutables. La moins fondée serait la croyance voulant que la taille des cabinets canadiens et leurs moyens financiers ne leur permettraient guère de se lancer dans les affaires internationales. Après les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Australie, le Canada est pourtant le pays qui compte le plus de très grands cabinets3. Surtout avec les fusions des derniers mois : McCarthy Tétrault a 660 avocats à son emploi ; le nouveau cabinet Borden Ladner Gervais, né d'une fusion récente entre études, devrait compter environ 590 avocats ; les avocats du nouveau cabinet Gowling Lafleur Henderson sont autour de 550 ; le nouveau cabinet Fasken Martineau Dumoulin compte au moins 499 avocats depuis le 1er février 2000 ; le cabinet Fraser Milner Casgrain possède 465 avocats depuis la fusion entre Fraser Milner et Byers Casgrain ; Stikeman, Elliott a 362 avocats; Blake, Cassels & Graydon en a 360; Mc Millan Bull Casgrain en a plus de 320; Osler, Hoskin & Harcourt et Ogilvy Renault en ont tous deux près de 3004 chacun, de même que Tory Haythe. Sans compter plusieurs autres cabinets, qui ont des effectifs supérieurs à 200 avocats.
En comparaison, les deux plus grands cabinets allemands ne comptaient pas encore 300 avocats à la fin de 1999. Les 11 autres plus importants en nombre possédaient entre 100 et 160. Malgré cela, la plupart avaient de quatre à neuf bureaux hors de leurs frontières. La situation est comparable en France et aux Pays-Bas, où les cabinets français Gide Loyrette Nouel et Francis Lefebvre, qui comptaient 250 avocats chacun en 1999, possédaient respectivement 17 et neuf bureaux à l'étranger, sur trois continents. Le cabinet hollandais Nauta Dutilh comptait 400 avocats et sept bureaux à l'étranger.
Est-ce à dire que les grands cabinets canadiens auraient, théoriquement, les ressources financières nécessaires pour s'implanter à l'étranger ?
Une autre raison évoquée pour expliquer la faible internationalisation des cabinets canadiens est que le droit britannique et américain dominent les affaires internationales. Les cabinets anglais et américains se sont donc accaparé des marchés financiers internationaux... ce qui n'a pas empêché des cabinets de plusieurs autres nations de s'implanter dans une multitude de pays. Le marché est ouvert. D'ailleurs, Stikeman Elliot a reçu, au cours des ans, des mandats juridiques de régions aussi diverses que l'Ouzbékistan, le Rajasthan, l'Inde, l'Australie, le Viêt-nam, le Rwanda, la Hongrie... Ce cabinet a piloté des projets d'infrastructures, des privatisations, des réformes politiques, administratives et environnementales.
Une autre raison est couramment invoquée pour expliquer l'absence des cabinets canadiens à l'étranger, dont la rentabilité de l'expansion outre frontières. La plupart de nos cabinets croient qu'un bureau à l'étranger ne peut que leur faire perdre de l'argent, souligne Me Marty Kay, du cabinet Bennett Jones Vercheres de Calgary. Il est vrai que toute expansion à l'étranger coûte cher et il est exact que bien des cabinets, de toutes nationalités, ont fermé des bureaux non rentables par le passé. Cela dit, une étude réalisée en 1997 démontre que, loin de compromettre la profitabilité des cabinets, l'expansion à l'étranger s'est souvent avérée lucrative5 pour ceux qui avaient su quand et comment s'y prendre.
Les habitudes de la clientèle seraient aussi en cause. Les entreprises canadiennes ne recourent pas systématiquement aux services des avocats canadiens pour administrer leurs affaires juridiques à l'étranger, les confiant plutôt aux cabinets internationaux américains et britanniques6. Les cabinets canadiens ne sont d'ailleurs pas les seuls à être confrontés à ces « infidélités » des entreprises locales. Les cabinets suisses et autrichiens, notamment, éprouvent les mêmes difficultés à cet égard. Les entreprises suisses s'adressent directement aux cabinets new-yorkais et londoniens, tandis que les entreprises autrichiennes recourent aux services des cabinets allemands, même si ces derniers ne sont pas physiquement présents chez eux.
Par ailleurs, certains cabinets américains, très développés en droit corporatif et dans les montages financiers, arrivent à attirer à eux des transactions dans lesquelles aucune des parties n'est américaine. C'est particulièrement le cas en Asie. Aussi, plusieurs cabinets américains situés à Hong Kong gèrent plusieurs transactions majeures ayant cours en dehors de HongKong, en Corée par exemple7.
Certains croient que les grands cabinets canadiens dans leur ensemble n'auront bientôt plus le choix de s'occuper réellement de ce qui se passe sur la scène internationale et de développer leurs connaissances en droit international. Un très grand nombre de conventions internationales, de traités et d'accords commerciaux ont été ratifiés ces dernières années et ils touchent presque tous les domaines de pratique : commercial, pénal, familial, etc. Les cabinets canadiens devront donc s'affairer à aider les gouvernements et les entreprises d'ici à développer des positions de principe sur les grandes questions internationales. Sans cela, le risque est grand de voir les avocats américains et anglais venir s'occuper de ce volet des affaires des clients canadiens8.
Si les cabinets canadiens vont peu à l'étranger, les jeunes avocats du pays s'y rendent en grand nombre. Encore là, ce sont principalement les cabinets américains et britanniques qui recrutent les jeunes juristes d'ici, anglais principalement.
Plusieurs raisons ont amené un nombre croissant d'avocats canadiens à travailler pour des cabinets américains et anglais. Tout d'abord, ces cabinets voient en nos avocats des juristes bien formés, qui possèdent une grande capacité d'adaptation et qui s'insèrent aisément au sein de leur équipe9. À l'inverse, les cabinets canadiens, avec peu de bureaux à l'étranger, ne permettent pas à ceux qui le désirent d'acquérir une expérience, une expertise et une spécialisation internationales. D'autre part, bien des jeunes juristes sont attirés par les marchés de New-York et Londres, qui offriraient, selon eux, des emplois plus sexy et sophistiqués que ceux des villes canadiennes, sans compter que la rémunération est généralement meilleure.
Est-ce à dire que le Canada anglais va perdre pour toujours ces recrues ? Rien n'est moins sûr : le coût de la vie est particulièrement élevé à Londres et à New York et la qualité de vie d'un avocat new-yorkais n'est, somme toute, pas meilleure, les journées de travail étant fort longues et la rotation du personnel plutôt élevée au sein des cabinets de la Grosse Pomme. Aussi, les avocats canadiens expatriés seront confrontés, après quelques années, au choix entre rentrer chez eux ou demeurer à l'étranger de façon permanente, un éloignement de longue durée rendant difficile ou impossible la réinsertion dans le marché juridique canadien. Beaucoup rentreront10.
Le mieux est encore qu'ils ne quittent pas !
1 « Setting the law firm standard », International Financial Law Review (IFLR), novembre 1997, pp.16-28; et « Canadian firms prepare for foreign invasion », IFLR, janvier 1999, pp. 33-34.
2 Stikeman Elliot a des bureaux à New-York, Washington, Londres, Hong Kong, Singapour, Taipeh, Sydney, Prague et Budapest.
3 La France, la Hollande et l'Allemagne possèdent aussi de grands cabinets, moins important en nombre à ceux du Canada dans l'ensemble. En effet, si la France et la Hollande possèdent chacun deux ou trois méga-cabinets, les autres sont plus modestes que les grands cabinets canadiens.
4 « Inside US firms in London », IFLR, août 1999, pp.35-39.
5 Article de Debora L. Spar, « Lawyers Abroad : The Internationalization of Legal Practice », California Management Review, vol. 39, no. 3, printemps 1997, pp.8-28.
6 « Canadian firms prepare for foreign invasion », IFLR, janvier 1998, p..33-34.
7 « UK firms lead interest in Korean Bar reform », IFLR, février 2000, pp.38-40.
8 Article de Beverley Spencer, « International Law: Bribery and Globalization », Canadian Lawyer, juillet 1999, pp.31-36.
9 « Canadian firms prepare for foreign invasion », IFLR, janvier 1999, pp. 33-34.
1 0 « Canadian firms prepare for foreign invasion », IFLR, janvier 1999, pp. 33-34.
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