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De la mauvaise humeur comme casse-grippe

Chantal Sauriol, avocate*

Je ne suis pas contente. Et ça fait longtemps. Depuis que je pratique le droit, bientôt 18 ans. Parfois, ma mauvaise humeur atteint des sommets. Je ne suis peut-être pas la seule à en avoir plus qu'assez des articles de journaux, émissions de télévision, ateliers - même au Congrès du Barreau, hélas! - où l'on lapide les avocats qui-si-c'est-pas-malheureux-chargent-trop-cher et font en sorte que le système judiciaire n'est accessible qu'aux très riches et aux très pauvres.

Vous en avez pas assez? Tous mes amis de petits et moyens bureaux du Plateau Mont-Royal, de Montréal-Nord, de Saint-Henri et d'ailleurs, vous reconnaissez-vous vraiment dans ces portraits démonisés des chevaliers de l'industrie juridique? Est-ce que c'est vous tous, ces vautours qui facturez plus en honoraires que la réclamation de votre client? Vous encore, qui arpentez les corridors du palais, multipliant les déplacements à la cour, alors que c'est si simple d'y aller seulement quand on doit procéder, que le juge nous attend et que la cause se plaide dans le temps prévu? Vous toujours qui faites durer les procédures, alors que la vie de plaideur est si simple: on plaide une cause, on la gagne et on verse un pactole à nos clients, qui nous envoient des fleurs (aux filles) ou un scotch Glenlivet (aux garçons).

Vous ne passez jamais trop de temps en interrogatoires au préalable parfaitement inutiles, initiés par un confrère qui représente la banque, alors que votre client Ti-Clin est heureux de perdre une journée de travail et vous en sera reconnaissant, au point où il vous fera un chèque en blanc pour payer les notes sténos et vos émoluments en même temps! Ce n'est pas vous qui avez accepté de représenter quelqu'un qui poursuit un hôpital et qui vous convainc d'avancer les déboursés, parce que vous croyez que sa cause est bonne, et vous avez fonctionné comme ça, sur l'espoir, parce que le défendeur est solvable et votre client, trop heureux d'avoir trouvé un avocat si généreux de le représenter gratis, accepte sans discuter la convention d'honoraires modèle que vous lui soumettez? Si c'est pas vous... c'est parce que vous êtes à salaire ou dans un grand bureau, parce qu'autrement, la vie quotidienne d'un avocat moyen, qui doit se maintenir à flot, payer son loyer, les comptes (téléphone, Hydro), sa (ses) secrétaires, l'équipement informatique, les fournitures, les taxes, la cotisation, les abonnements, les ouvrages de droit et les cours donnés par le Service de la formation permanente (on n'est pas cons, on se garde à jour), c'est un exercice d'optimisme ininterrompu.

Avec tout ça, vous faites partie de la vaste majorité des avocats (60,7 %) dont le revenu net se situe en bas du 100 000 $, chiffre auquel on doit retrancher un maigre 9,3 % pour ceux et celles qui gagnent entre 75 000 $ et 100 000 $. La vaste majorité - 51,4 % - se situe donc en bas de 75 000 $, et on se reconnaît dans ce 37,1 % qui gagne en bas de 50 000 $. Si la moyenne des salaires est élevée, c'est qu'un sous-ensemble de 30 % d'avocats ont gagné plus de 150 000 $ en 19971.

Où sont-ils donc, ces professionnels richissimes qui se méritent le respect des grandes institutions et le mépris - ou la crainte, ça dépend du milieu social - dont force sondages et enquêtes font état? Pour que soit reprise épisodiquement la complainte du remède qu'il faut apporter à cette vilaine perception, c'est donc que plus de la moitié des membres de notre profession ne se font pas entendre, puisqu'il n'est jamais question d'eux et d'elles, de leur ténacité, de leur endurance, de leur fidélité à une clientèle surtout composée d'individus, limitée dans ses moyens, - une clientèle qui vous ressemble, quoi! Racontez votre système de « considérations spéciales »? (levez la main, ceux d'entre vous qui n'en font pas au moins une fois par mois?).

J'ai le droit de vous dire tout ça. Hier encore, j'étais des vôtres. J'ai aimé avoir mon bureau, l'indépendance que cela me donnait, mais pas pour « choisir la clientèle » - j'ai toujours eu le sentiment que j'étais choisie, et parfois, ce n'était pas pour de bonnes raisons, comme la compétence, mais plutôt qu'on m'envoyait des personnes désargentées parce qu'on savait que mon âme de scoute fond devant le service à rendre. Souvent aussi, on revenait me voir parce que j'avais fait du bon travail, et je connaissais alors une certaine gratification, le deuxième mandat étant plus important que le premier. Mais avant d'arriver là, quels maux de tête et quelles inquiétudes!

Le pire, c'est de rencontrer des confrères et consœurs qui sont parfois plus jeunes en pratique que vous, ou qui n'ont pas votre beau diplôme de maîtrise, qui répriment un bâillement pour bien vous faire comprendre qu'ils sont accablés, c'est qu'ils se tuent à l'ouvrage: « J'ai pas le temps de voir mes enfants pis ma blonde, j'reste au bureau tous les soirs jusqu'à 9 heures, j'suis là même le samedi! »2 Pis moi, Chose, je joue du cornet à piston? Oui je suis fatiguée aussi, parce qu'en plus du bureau, je cours aux réunions de mes comités du Barreau, je bénévole à une clinique juridique, j'humanitaire pour Avocats sans frontières. Bref, je fais beaucoup de travail pas payant et savez-vous quoi? J'y crois, comme je crois que tous les gestes posés, toutes les rencontres que la vie apporte n'ont pas à se matérialiser en profits et bilans. J'ai connu un tas de consœurs et confrères formidables à travers toutes ces activités, aussi heureux que moi d'y être, et qui ne se sentaient pas inférieurs parce que leur bazou était moins rutilant.

Mais parler d'eux et d'elles? À quand un atelier au Congrès du Barreau sur les avocats et avocates qui font des miracles dans leur pratique quotidienne, vont se chercher des revenus corrects mais sans plus, participent à l'avancement de la profession par des charges de cours, des conférences dans les écoles secondaires ou auprès des groupes de l'âge d'or, visitent leurs clientes dans des refuges pour femmes violentées et se font même remarquer par les juges: « Tiens, elle plaide bien, comment se fait-il qu'elle n'est pas dans un grand bureau? »

Ça paraît que je ne suis pas de bonne humeur? Je voulais vous parler du printemps qui va finir par arriver, de la sève qui monte, de la suite du dernier San-Antonio, et au lieu de ça, je trépigne et je rage. S'cusez, faut que ça sorte.

Je conclus: il n'y a pas de dichotomie entre la province et les grands centres, mais il y a un fossé entre les procureurs des institutions, ceux dont les clients ne payent jamais avec leur poche, et les avocats et avocates qui travaillent en solo ou en petites équipes, et qui représentent Classe Moyenne et son chum, Chauffeur de taxi ou Soudeur industriel. Ça ne devrait pas être comme ça. Il n'y a pas de petite cause, tous les problèmes se valent. On ne peut pas tous et toutes s'identifier au scénario Singapour, mais si un bien intentionné vous parle encore avec un ton accusateur des coûts exorbitants de la justice, demandez-lui s'il peut vous dire à combien se chiffre l'injustice.

Tous ces chiffres sont tirés du Sondage général 1998, publié en mars 1999 par le Barreau du Québec: Enquête économique auprès des membres.

Quelle façon excitante de concevoir le temps qui passe!

* Me Chantal Sauriol est membre du comité des communications du Barreau de Montréal. Elle peut être contactée à l'adresse suivante : chantal.sauriol@justice.gc.ca

 

 
 

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