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Réunion de la Banque mondiale à Washington

Le droit constitutionnel dans la rue...

Michel Solis, avocat

Me trouvant à Washington D.C. les 13 et 14 avril pour un congrès, et y étant resté pour la fin de semaine pour y goûter le printemps avant les autres Montréalais, j'ai vécu lors de mon séjour ce que j'appelle le droit constitutionnel en direct.

Comme la plupart des avocats j'ai, dans mon passé étudiant lointain, des cours de droit constitutionnel. Ces cours me servent aujourd'hui à comprendre davantage les bulletins de nouvelles où des politiciens de juridictions différentes se blâment l'un, l'autre. Ces cours me servent aussi à comprendre les arguments de mes voisins d'étage, grands criminalistes devant l'éternel qui, parfois, brandissent la Charte à bout de bras telle une grande clé.

Mais, commercialiste que je suis, la Constitution et la Charte figurent habituellement bien loin de mes préoccupations quotidiennes. Pour le meilleur et pour le pire. Certes, j'en reconnais l'utilité, mais je vois cet instrument comme un peu théorique et froid. Après tout, une négociation de contrat commercial dure quelques semaines, au plus, alors qu'une négociation constitutionnelle... faut pas être pressé !

Je savais que pendant ma fin de semaine printanière à Washington avait lieu la réunion annuelle de la Banque mondiale, cette même réunion qui avait soulevé tant d'émoi à Seattle un an plus tôt. Les organisateurs de mon congrès m'avaient cependant rassuré : les forces policières de Washington étaient habituées à gérer des situations de la sorte, bien plus que celles de Seattle. Rien de dangereux à l'horizon.

En effet, je me suis senti sain et sauf en tout temps, mais...

Samedi matin

Il pleut, les rues sont fermées à plusieurs coins de rue à la ronde autour de l'édifice de la Banque mondiale. Mon hôtel se trouve dans ce périmètre. Des policiers habitent maintenant le hall d'entrée de l'hôtel au même titre que les porteurs et les concierges. Ils sourient nerveusement. Dehors, des hélicoptères, suspendus en l'air et pétaradant, surveillent l'ensemble de la situation.

Chaque voiture privée qui reçoit l'autorisation de circuler dans le périmètre est encadrée de voitures et de motocyclettes de police, sirènes à l'appui, dont le nombre varie peut-être en proportion de l'importance des voyageurs.

À un seul coin de rue, il y a plus de 75 policiers-motocyclistes aux aguets.

Toutes les poubelles de la ville ont été retirées dans les environs pour éviter que les manifestants n'y allument des feux. Plusieurs commerces sont fermés ; certains sont placardés de contre-plaqué pour éviter le bris de vitrine.

Je croise un policier, portant des jambières genre receveur-de-baseball, une veste pare-balles, un casque avec visière couvrant entièrement le visage et une grosse matraque. Heureusement, c'est un de ces rares samedis où j'ai l'air un peu honorable, où on ne peut me prendre pour un méchant.

L'air bebête, je lui demande si le coin est dangereux, par inconscience ou parce que malgré ma quarantaine prochaine, je n'ai pas perdu le goût du risque. Il me dit que rien n'est à craindre, que les policiers sont là uniquement pour gérer le « freedom of assembly » (liberté d'association) des manifestants. La constitution américaine leur donne le droit de manifester, me dit-il, mais les autorités doivent les contenir pour éviter des dégâts comme à Seattle. Il dit que les policiers doivent cependant bien calculer à quelle distance de l'édifice de la Banque mondiale ils permettent aux manifestants de manifester, pour éviter que leur « freedom of assembly » ne leur soit retirée...

Un cours de droit constitutionnel 101, un samedi matin sous la pluie, par un policier en armure. Chouette !

Il me suggère néanmoins de quitter le secteur. Justement, je voulais visiter le nord de la ville.

En le quittant pour me diriger vers le nord, je me rends compte que d'autres gens croisent le périmètre, sans peur et sans reproche, avec la même mine endormie que des magasineurs de banlieue. Ça semble être une habitude ici, ces événements. Tout ce que j'ai à faire, c'est de marcher quelques coins vers le nord et tout ceci ne paraîtra même plus, me dit-on.

Effectivement, je rejoins un autre quartier et c'est un samedi ordinaire?

Une demi-heure plus tard j'arrive, complètement par hasard, au quartier général des manifestants. Facile à identifier : plein d'affiches dessus, plein d'étudiants grouillant devant.

Les manifestants

Par inconscience ou parce que malgré ma quarantaine prochaine je n'ai pas perdu le goût du risque, j'entre. Quelqu'un finit à peine de haranguer les masses avec un mégaphone. Je m'approche et lui pose une question facile : pourquoi manifestez-vous?

Articulé, le harangueur me dit qu'il dirige une coalition de multiples groupes de pressions liés soit aux droits de l'homme, soit à l'environnement, soit aux syndicats et/ou autres. Ces groupes protestent contre ce qu'il dit être des méthodes colonialistes de la Banque mondiale. Il me cite un exemple où un pays africain aurait été « aidé » par la Banque mondiale, par le paiement à la pétrolière Shell, de sommes importantes pour la construction d'un pipe-line : les sommes seraient finalement allées à Shell. Bien peu de main d'œuvre locale aurait été engagée, des villages entiers auraient été anéantis pour permettre le passage, et le pays d'Afrique aurait maintenant une dette envers la Banque mondiale pour la somme que Shell aurait reçu... tout ça sans qu'un enfant ait reçu à manger, me dit-il.

Il m'explique que dans le cadre du combat (juridique et politique) qu'ils mènent, leur premier quartier général a été fermé par les policiers en utilisant un règlement municipal sur la sécurité. Les policiers auraient dit que l'édifice était mal protégé contre les incendies. Allez donc savoir...

De plus, des rumeurs flottent à l'effet que le chef de police aurait obtenu une opinion juridique appuyant les policiers pour éloigner davantage les manifestants.

Dehors, les troupes s'agitent. Cependant, quand je leur pose la même question : pourquoi manifestez-vous?, les réponses varient beaucoup. Au point que je me demande si certains ne manifestent pas simplement... pour manifester. Un peu comme quand, cégepiens, nous nous révoltions contre quelque chose que nous ne comprenions pas tout à fait.

Alors qu'une délégation importante s'organise pour marcher vers le périmètre protégé, je m'éclipse pour gagner un café où c'est tout simplement samedi midi.

Quand je sors du café, il tombe des cordes et je saute dans un taxi. Le chauffeur est lui aussi rassurant : ce genre de climat, qui peut tourner à l'orage (dans les deux sens) est souvent vécu à Washington. Mon chauffeur, se disant fièrement d'origine africaine, opine qu'il est d'accord avec les manifestants, car il a vu ce que la Banque mondiale a fait à son pays. Il dit cependant être contre les méthodes préconisées par les manifestants, car leur but est d'empêcher la réunion de la Banque mondiale. « Vous ne pouvez pas utiliser votre " freedom of assembly " pour retirer à quelqu'un d'autre son " freedom of assembly ", affirme-t-il. C'est inconstitutionnel. »

Deuxième cours de droit constitutionnel (102?), un samedi midi sous la pluie, par un chauffeur de taxi philosophe. Chouette !

Ces gens vivent vraiment beaucoup plus près de la constitution que moi.

Retournant à ma chambre pour voir les manifestants se faire tabasser en direct à la télé, je vois aussi le ministre canadien des Finances suggérer davantage de transparence. Je m'aperçois que les Américains se battent politiquement, juridiquement et même physiquement, alors qu'un représentant canadien veut favoriser le maintien de la paix.

Il me semble que j'ai déjà vu ça quelque part...

 

 
 

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