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Parmi les couloirs qui traversent les deux étages du bureau d'avocats Borden Ladner Gervais, celui qui mène au bureau de Me Luc La Rochelle est facilement reconnaissable. Il s'y trouve onze œuvres d'art contemporain suspendues aux murs et dont la singularité pique la curiosité. Elles font partie de sa collection privée de tableaux et de photographies, une collection d'art contemporain d'envergure qui a vu s'accumuler, depuis les 25 dernières années, 800 œuvres de quelque 350 artistes.
Reçu avocat en 1971, et bien engagé dans la pratique du droit des valeurs mobilières, à Montréal, Luc La Rochelle a mené une vie parallèle de collectionneur. « La pratique d'avocat me procurait des défis intellectuels mais j'avais besoin de m'investir dans une démarche esthétique et affective par le contact avec l'art des autres », dit-il.
C'est avec passion qu'il s'est intéressé à la production d'artistes, principalement canadiens. Il a visité des galeries d'art contemporain, des studios, des ateliers et a fréquenté des artistes. Ses conseils de collectionneur: acheter ce que l'on aime, s'informer en lisant beaucoup; se garder d'aller trop vite dans ses acquisitions et savoir que cela peut prendre jusqu'à trois générations avant qu'un artiste ne soit reconnu. « J'ai relativement peu acheté de valeurs sûres. Collectionner des œuvres d'art, ce n'est pas un luxe, si on prend le risque de collectionner des artistes en début de carrière et de mettre à l'épreuve notre propre jugement. »
Très tôt dans la vie, Luc La Rochelle a ressenti le désir de voir le monde à travers le regard des créateurs. Il reconnaît toutefois qu'il a eu une chance inouïe lorsqu'en 1982, ses associés de l'étude Mackenzie Gervais lui ont permis d'accrocher aux murs ce qu'il voulait, où il le voulait. L'étude louait ses tableaux moyennant un loyer minime, qu'il injectait dans l'achat de nouvelles œuvres. « C'est un privilège que j'ai eu. L'étude m'encourageait en abritant la collection et en payant la prime d'assurance. J'avais donné une empreinte aux lieux. C'était comme mon musée, ma galerie privée », se rappelle l'avocat. C'était aussi sa façon d'humaniser son milieu de travail car, observe-t-il, « même si quelqu'un n'aime pas cette forme d'expression artistique qu'est l'art contemporain, elle est fort stimulante. Ce qui est déjà beaucoup! »
Depuis le début des années 1990, Luc La Rochelle délaisse graduellement la pratique privée, qui n'occupe plus que la moitié de son temps. « J'ai constaté que les avocats qui gagnent de plus en plus d'argent sont de moins en moins heureux. »
Ce qu'il a compris au fil du temps, c'est que l'avocat n'est pas obligé de livrer un personnage au client et qu'il n'est pas payé pour être un surhomme. Aujourd'hui, il agit comme avocat et conseiller d'affaires, deux dimensions indissociables pour ses clients fidèles, qui sont aussi devenus des amis. « Mes clients veulent savoir ce que je ferais à leur place. Ils cherchent à mettre mon jugement à l'épreuve. C'est pour ça qu'ils retiennent mes services. »
Finies donc, les 1600 heures à facturer chaque année, pour cet avocat au regard franc, qui affiche la cinquantaine assumée. Il a choisi de changer son rythme et son style de travail pour être davantage en accord avec lui-même. « Ma manière de vivre a été très bien accueillie tant par mes clients que par mes associés. J'ai appris à déléguer dans mon travail, les résultats ont été immédiats. J'ai décidé de ne pas mourir avec trop de rêves non réalisés! », s'exclame Luc La Rochelle, inscrit comme étudiant au doctorat en création littéraire, à l'Université du Québec à Montréal. L'écriture occupe, en effet, de plus en plus de place dans sa vie depuis les quatre dernières années. Son mémoire de maîtrise intitulé, Ada regardait vers nulle part, regroupe une centaine de nouvelles et sera publié à l'automne par la maison d'édition Les Herbes rouges.
Comment peut-on, à la fois, réussir dans les domaines du droit, des arts et de l'écriture? Rigueur, passion, tempérament d'artiste? Tout cela à la fois, chez Luc La Rochelle, l'aîné d'une famille de quatre enfants, tous des diplômés universitaires post-gradués. Ses projets: écrire un deuxième livre, idéalement un roman. Pour réhabiliter son imaginaire. « Le succès en droit ne laisse pas de trace. Le corpus de ma collection et mon écriture le feront. » Et aussi, espère-t-il, la formation de quelques jeunes avocats à qui il a tenté de transmettre son savoir.
Récemment, Luc La Rochelle faisait le don d'environ 650 des œuvres de sa collection à divers musées, dont 390 sont allées au Musée des beaux-arts de Sherbrooke, sa ville natale. Pour marquer l'événement, la conservatrice du musée, Suzanne Pressé, a mis en œuvre l'exposition Passion et tourment. La collection Luc La Rochelle, qui présente une centaine d'entre elles, jusqu'au 14 mai 2000. Après cette date, une section du musée exposera une cinquantaine des œuvres de la collection jusqu'à l'hiver 2001. « Les œuvres collectionnées ne sont pas des objets décoratifs, signale madame Pressé. Ce sont des œuvres dures, des œuvres coup de poing au ventre qu'on ne voit pas souvent. Ce sont des véhicules d'idées et des traces d'action. Luc La Rochelle est un collectionneur avisé et il a construit une collection audacieuse! »
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