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Le médiateur doit pouvoir les identifier pour répondre aux besoins et préoccupations des parties

Les paradigmes et leur influence

Éric Dufresne, avocat

Le rôle principal d'un médiateur consiste souvent à amener les parties à passer d'une négociation de position à une négociation d'intérêt », a expliqué Me Hélène de Kovachich1, du Groupe Option Médiation; lors du séminaire sur Le conflit et les paradigmes : un trajet, le 27 mars dernier, dans le cadre d'une formation du Service de la formation permanente du Barreau du Québec. Pour que cela puisse réussir, il faudra le plus souvent que le médiateur fasse prendre conscience aux parties que les paradigmes qui les régissent constituent le principal empêchement à l'éclosion d'une solution.

M<sup>e</sup> Hélène de   Kovachich
Me Hélène de Kovachich

Qu'est-ce qu'un paradigme ? Un paradigme est un ensemble de règles dont on se sert machinalement pour interpréter une situation ou un événement donné. Il s'agit, en quelque sorte, d'un modèle interprétatif qui délimite les contours de l'objet que l'on observe. Il permet d'interagir adéquatement avec cet objet : « telle chose fonctionne et doit fonctionner de telle façon ».

D'une manière plus générale, on peut dire que les paradigmes, filtrent toutes les expériences. Les gens envisagent le monde à travers ses paradigmes, et ce, en tout temps. Ils sélectionnent invariablement, du monde extérieur, les données qui sont conformes à leurs règles et règlements, et ignorent les autres. Ainsi, ce qui peut paraître tout à fait évident à un groupe de personnes possédant un paradigme peut paraître imperceptible à un autre groupe de personnes, recourant à un paradigme différent.

Les paradigmes sont donc à la fois de bonnes et mauvaises choses. S'ils permettent gens de se guider dans le monde en indiquant quelle route emprunter, il empêche, par contre, ces mêmes personnes de sortir des sentiers battus et de voir les solutions originales et créatives que l'on pourrait appliquer résoudre les problèmes.

C'est que les paradigmes sont souvent très puissants et deviennent aisément source d'aveuglement. Ainsi, dans les années 1960, la vaste majorité des gens tenaient pour acquis que l'essence bon marché était là pour rester, que quatre enfants formeraient à l'avenir la famille idéale, que la câblodistribution était condamnée à l'échec et que les produits japonais seraient toujours de la camelote. Et ils ont eu tout à fait tort. Ils ont eu tort parce que leurs paradigmes avaient le pouvoir de les empêcher de voir ce qui se passait en réalité, d'apercevoir les signaux annonciateurs de grands changements.

Les paradigmes des parties

Ce qui est vrai pour un groupe de personnes l'est tout autant pour une seule personne : les gens partagent des paradigmes collectifs, provenant des valeurs et des croyances communes de la société, mais disposent également de paradigmes personnels. En voici deux exemples : « Dans un de mes dossiers en droit familial, j'ai déjà vu une dame d'origine allemande se lever ulcérée, pendant qu'on lui lisait un projet d'entente, parce qu'on employait, à propos d'une automobile, l'expression usage personnel, raconte Me de Kovachich. Elle voulait avoir l'usage de l'automobile pour pouvoir aller travailler et non pour son seul plaisir, ce que l'expression usage personnel évoquait pour elle. En médiation, il faut faire attention aux mots que l'on emploie car les paradigmes de certaines personnes font en sorte que celles-ci voient des choses épouvantables dans les termes, pourtant anodins, qu'on utilise. »

Le deuxième exemple illustre bien comment les paradigmes filtrent les informations. « J'ai déjà rencontré deux travailleurs qui œuvraient dans la même unité de travail et qui, à la suite d'un incident précis, étaient entrés en conflit, relate Me de Kovachich. Je les ai rencontrés séparément et je leur ai posé des questions à peu près similaires sur l'incident. Et bien, les faits que chacun m'a rapporté divergeaient totalement de ceux de l'autre. L'un parlait de 30 documents à remplir qui furent déposés sur une table, l'autre de 150 documents qui avaient été lancés. Je suis certaine qu'aucun des deux ne mentaient. Leurs paradigmes respectifs ont dû filtrer les données attachées aux événements de l'incident de manière très différente. »

La tâche du médiateur

Cet exemple illustre également bien le fait que « lorsque deux personnes sont en conflit, c'est souvent parce qu'elles n'ont pas les mêmes paradigmes, d'où l'importance de cette notion. La tâche du médiateur consiste alors à faire prendre conscience aux parties que l'autre n'est pas de mauvaise foi, mais qu'il ne voit tout simplement pas les choses sous le même angle. »

Cette prise de conscience amène habituellement les personnes à mettre fin à leur partie de bras de fer et à prendre en compte leurs intérêts, qui sont compromis par le conflit; donc à passer d'une négociation de position à une négociation d'intérêt.

Mais, pour ce faire, il faut en premier lieu que le médiateur identifie les paradigmes des parties afin de répondre à leurs besoins et préoccupations. En second lieu, le médiateur devra bien analyser attentivement la manière qu'ont les parties de réagir au conflit. Il est, en effet, primordial de savoir si une partie, quand elle est aux prises avec un conflit, a tendance à rivaliser avec l'autre partie, à collaborer avec elle, à chercher un compromis ou plutôt à éviter le conflit, ou à carrément céder devant l'autre. Ainsi, si une des parties est extravertie et est portée à rivaliser avec autrui, tandis que l'autre est intravertie et a tendance à éviter le conflit ou à céder, le médiateur devra voir, à l'occasion, à modérer les ardeurs de la première et à encourager la deuxième à faire valoir son point de vue.

Finalement, le médiateur doit identifier la nature du conflit auquel les parties sont confrontées. S'agit-il d'un conflit de données, d'un conflit relationnel, d'un conflit structurel, d'un conflit de valeurs ou d'un conflit d'intérêts ? Les interventions du médiateur différeront grandement d'un type de conflit à un autre.

Par exemple, les conflits de données sont généralement dus au fait que les parties ne disposent pas de toute l'information dont elles ont besoin. C'est d'ailleurs un type de conflits fréquent. « Combien de fois, j'ai entendu une des parties me dire : ah!, c'est la première fois que j'entends parler de cela », note Me de Kovachich. Dans ce genre de conflit, les interventions possibles sont : 1) s'entendre sur les informations qui sont importantes, 2) convenir de la procédure pour récolter les informations, 3) développer des critères communs pour évaluer les informations, 4) utiliser un tiers expert pour obtenir une nouvelle opinion indépendante ou nouvelle.

« Si le conflit est dû à des intérêts divergents, alors la médiation peut, là aussi, bien marcher. Le rôle principal d'un médiateur consiste alors à amener les parties à passer d'une négociation de position à une négociation d'intérêt. Par contre, si le conflit prend sa source dans les valeurs des individus, la médiation peut fort bien ne pas fonctionner car celui-ci touche alors à l'essence même des individus. »

Les paradigmes... du médiateur!

Il est également nécessaire, pour un médiateur juriste, de connaître ses propres paradigmes afin de ne pas teinter par ses propres jugements de valeur l'entente des parties.

Un des principaux paradigmes des médiateurs est leur envie d'en arriver rapidement à une solution. Pour légitime qu'il soit, ce paradigme peut s'avérer nuisible : les parties ne sont peut-être pas prêtes à s'entendre tout de suite. « Il est déprimant de ne pas voir un dossier se régler immédiatement dans son bureau, reconnaît Me de Kovachich. Cependant, il arrive parfois que les parties parviennent à s'entendre un peu plus tard, et ce, grâce aux pistes de solution que la médiation a permis de tracer. Ce n'est donc pas parce que la médiation n'a pas débouché immédiatement sur une entente que ce ne fut pas une bonne médiation. C'est un paradigme important dont il faut tenir compte. »

Les avocats doivent particulièrement se méfier de certains paradigmes que leur profession les ont amenés à adopter. Ainsi, les avocats sont habitués, dans un conflit, à prendre partie pour un camp ou un autre. Ils cherchent également à déterminer quelle partie est dans son bon droit. Ils recourent à des stratégies pour fonder leurs prétentions et ainsi imposer leur vision des choses, leur solution. Or, « comme médiateur, il faut être neutre, ne pas chercher à faire un gagnant et un perdant : en médiation c'est la convergence des intérêts qui doit primer », rappelle Me de Kovachich. Pour cela, il faut tout d'abord éviter d'être le centre d'attraction. « Il ne faut pas laisser les gens vous appeler maître car ils perdront alors de vue que vous agissez comme médiateur et non pas comme avocat. » Il est donc bon, à l'occasion, de rappeler qu'on agit comme médiateur.

Il ne faut pas non plus offrir aux parties de solutions toutes faites, même si souvent celles-ci les réclament. C'est la règle de base en médiation. « Il faut, au contraire, poser des questions et guider les parties afin de les forcer à pousser plus loin leurs réflexions et à trouver elles-mêmes des solutions qui conviennent à leurs besoins. »

Le réflexe d'aller consulter, dès le début d'une affaire, les dossiers de cour fait également partie des paradigmes des avocats. Et il faut s'en méfier, croit Me de Kovachich. « Personnellement, j'hésite grandement à consulter le dossier de la cour à moins qu'il s'agisse d'un dossier très complexe. Je ne veux pas être influencé, voire biaisé, parce qui se passe à la cour. En médiation, il faut mettre notre chapeau de médiateur, pas celui de juriste. »

Les montres suisses...

L'histoire des montres suisses fournit un bon exemple de la puissance d'un paradigme. En 1968, la Suisse dominait le marché mondial de l'horlogerie avec 65 % des ventes. Dix ans plus tard, les ventes étaient tombées à moins de 10 %. De nos jours, ce sont les Japonais qui dominent l'horlogerie mondiale, eux qui ne disposaient d'aucune part de marché en 1968. Si les Suisses ont été devancés si rapidement c'est qu'ils n'ont pas su reconnaître le nouveau paradigme apparaissant dans leur industrie : la montre à quartz, qui est entièrement électronique et 1000 fois plus exacte que la montre mécanique. Les Suisses avaient pourtant eux-mêmes inventé le procédé. Pour ces derniers, une montre sans pierres, ni roues et ressort principal ne pouvait être la montre de l'avenir. Ils n'ont finalement pas fait breveter la montre à quartz ... au grand plaisir des Japonais et des Américains. Les Suisses ont été aveuglés par le succès de leur vieux paradigme. (É. D.)

Me de Kovachich est coauteur du livre Le Guide pratique de la médiation, publié chez Carswell.

 

 
 

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