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Le libéralisme canadien et la judiciarisation de la pauvreté

René Binet, avocat en droit de la jeunesse

Il y a 10 ans la Chambre des communes adoptait à l'unanimité une résolution pour faire en sorte que les enfants et les adultes du Canada ne soient plus jamais obligés de compter sur les banques d'alimentation ou autres oeuvres de charité pour assurer leur subsistance.

La situation dramatique de pauvreté dans laquelle vivent les enfants nous amène à nous demander s'il y a trop d'enfants au Canada ou si nos politiciens et notre communauté économique ont l'envergure éthique et la compétence nécessaire pour gérer la situation des enfants défavorisés?

Les signalements d'enfants pour causes de négligence ont dramatiquement augmenté depuis quelques années, représentant la première cause de cas signalés à la Direction de la protection de la jeunesse. Les principales causes identifiées sont la pauvreté, la monoparentalité et l'isolement qui touchent principalement les femmes et leurs enfants.

Le Canada est le pays ayant l'un des taux de pauvreté des enfants le plus élevé parmi les pays industrialisés (17e sur 23). Près de 15 % des enfants canadiens sont affectés par ce phénomène qui augmente année après année malgré l'amélioration de l'économie (250 000 jeunes).

La monoparentalité ne devrait pas être un problème en soi. Pour ne prendre que quelques exemples, la Suède est le pays regroupant le plus grand nombre d'enfants vivant dans des familles monoparentales. Ce pays a le taux de pauvreté des enfants le plus bas des pays industrialisés. La Finlande compte le même pourcentage d'enfants en familles monoparentales qu'au Canada et pourtant ce pays a l'un des taux de pauvreté des enfants les plus bas au monde. Ces pays et plusieurs autres se sont dotés de politique pour faire face à cette réalité.

Au Canada, la pauvreté se traduit souvent par un mauvais fonctionnement familial, des parents dépressifs, stress chronique, changements fréquents d'écoles, hyperactivité, comportement délinquant, problème de santé, retard scolaire, quartiers hostiles, promiscuité, etc... Cette pauvreté atteint souvent le dénuement total et lorsque la situation devient insupportable, on judiciarise.

Le Tribunal de la jeunesse devient pour nous le Tribunal de la pauvreté des enfants. Une vitrine obscure de notre tiers monde, issue d'un pays riche, très riche, le Canada. Un pays qui n'arrive pas à faire manger tous ses enfants, les obligeant à vivre dans des conditions honteuses discréditant ainsi la justice sociale et les valeurs démocratiques. On arrive à se demander s'il y a des enfants de trop dans ce pays pour les exclure de la sorte et si le libéralisme économique n'est pas sur le point de discréditer et de pervertir la démocratie.

Le Tribunal de la jeunesse devient alors l'antichambre de la pauvreté, la salle d'urgence de notre société de consommation, le terminus des enfants exclus du système économique. Lorsque les caprices et aberrations du véhicule économique en mal de performance l'ordonne, c'est au Tribunal de la jeunesse qu'on fait descendre ces enfants. C'est l'application implacable du code de la route de l'intégrisme économique régissant la circulation des rapports humains.

Les valets des leaders économiques nous expliqueront le plus sérieusement du monde que c'est la loi, une loi écrite par la main invisible du marché. Les luttes au déficit, pour réparer la mauvaise gestion et le gaspillage de gouvernements incompétents, font souffrir trop d'enfants. Pourtant, ces enfants ne sont pas responsables de la mauvaise administration des générations et gouvernements antérieurs. Comme si une idéologie ou une stratégie économique pouvait justifier la souffrance de ces enfants alors que la richesse du pays suffirait amplement à mettre un terme à cette situation dégradante.

La doctrine de cette nouvelle religion, l'économisme, essaie de justifier sa part de mythes et de martyres. Parmi ces martyres, des enfants, trop d'enfants. Des enfants comme tous les enfants, comme vos enfants. Nous savons que la pauvreté peut mutiler le développement et avoir des conséquences irréversibles sur un enfant.

La pauvreté de ces enfants, c'est la tristesse camouflée sous le voile de la confidentialité. C'est le désenchantement d'un monde, d'un monde d'enfants soumis à la loi du silence pour cacher une honteuse réalité de notre société. Une atteinte à l'intégrité et à la joie de vivre d'un enfant. Une fatalité insupportable, pourtant tolérée par des technocrates déconnectés de cette réalité, des dirigeants désensibilisés par le pouvoir et une communauté incapable de se mobiliser pour secourir ces enfants.

Devant cette démission une partie du problème est relégué au système judiciaire qui devient, malgré lui, le régulateur de la misère sociale. Judiciariser la pauvreté est la procédure que la société s'est donnée pour disposer en toute légitimité de cette injustice sociale et dissimuler une certaine hypocrisie. Devant le Tribunal, on fera la morale à ces jeunes, on leur demandera de prendre leur responsabilité, d'avoir un sens civique et éthique, d'avoir foi en l'avenir et dans les institutions. Comment justifier par la suite un pacte social avec ces jeunes?

Le Tribunal devient la cathédrale des temps modernes appelé à remplacer les églises démodées afin de prendre en charge la misère des exclus. La balance juridique remplace le crucifix, comme si la règle de droit à elle seule pouvait être à la hauteur de la dignité humaine.

Le cérémonial du Tribunal permet que le sort des exclus et leurs enfants se déroule dans un certain décorum, essayant de justifier, de trouver les mots pour expliquer l'inexplicable, faire accepter aux exclus leur incapacité de faire face à la situation et dans plusieurs cas, légitimer le démembrement de leur famille.

Le rituel de l'ordonnance devient alors une sorte d'explation, d'exorcisme. Les couloirs du Tribunal permettent ainsi de disposer des âmes perdus du système économique. Toutefois beaucoup d'enfants attendent dans les limbes de ce système manquant de ressource.

Témoigner de cette réalité devient un devoir, un chemin de croix pour faire partager une partie de notre réalité cachée derrière un écran de fumée composé d'indifférence, de préjugés et d'inconscience.

Qui viendra à la défense de ces enfants? Qui parlera pour et avec eux? Devrons-nous faire appel à l'ONU pour faire réagir nos dirigeants? La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a déclaré dernièrement que la pauvreté subie par nos jeunes était maintenant le plus grave problème de droits et libertés de la personne.

Les enfants ne disposent pas de lobby ou de groupe de pression pouvant faire fléchir les dirigeants, les technocrates et les valets du système.

Tôt ou tard, il faudra pourtant prendre conscience que l'avenir de ces enfants a un prix. Cette lettre contre la pauvreté et sa judiciarisation est un appel à l'aide.

Je suis à la recherche de groupes de pression et d'appui pour venir en aide à ces jeunes. Les enfants défavorisés désirent se doter d'un front commun contre la pauvreté. Ces enfants ont besoin de vous, pas de votre argent mais de vos appuis, de votre solidarité. Vous pouvez Contactez-nous au 514 278-1738, a/s Me René Binet, président de l'Association des avocats et avocates en droit de la jeunesse de Montréal.

 

 
 

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